jeudi, mai 31, 2007

Pour un monde meilleur ? (25)

Nouvelle réunion où l’on voit réapparaître la jeune femme blonde. Martha n’est de toute façon pas concentrée. Sans qu’elle ne sache s’il s’agit d’une obsession réelle ou d’un sentiment qu’elle aime à entretenir, alors qu’elle n’a plus aucune nouvelle de lui depuis une dizaine de jours le jeune ange brun ne la quitte plus. Bien qu’il semblait vouloir l’intégrer à ses projets et qu’il aurait dû, qu’il aurait pu en tout cas la contacter au moins pour cela, c’est silence radio et silence écran. Pourtant patiemment, douloureusement elle le garde en elle, elle le sent. Il devient comme un enfant que l’on porte, quelque part en soi, envers lequel, parce que l’on ressent quelques douceurs pour lui, on s’invente des obligations, des devoirs de protection. Des inquiétudes.
Voir cette jeune fille trop belle et fade pour être vraie ne la secoue pas vraiment au premier abord. Peut-être devrait-elle… Mais non, elle se sentirait presque au contraire disposée à la laisser parler pendant des heures. D’ailleurs comme toujours il semble que la plupart des rares participants qui ont persévéré sont dans le même état, l’atmosphère est calme et détendue. Comme si tous n’attendaient que de l’entendre.

« Eva ? tu es donc revenue.

Heureusement que sa mémoire ne lui fait pas toujours défaut et que le prénom est réapparu, s'imprimant comme par magie sur ses lèvres.

L’autre sourit.

De toute évidence, elle est bien plus forte qu’elle. Bien plus forte qu’eux tous réunis.

- oui, je suis revenue. Enfin si on peut dire. je n’ai manqué que deux séances.
- Ah ? seulement. J’aurais dit plus. Et donc, tu es venue parce que tu as pris la décision de partir avec nous ?
Soudain elle imagine l’enfer que peut représenter une telle présence dans un périple sans fin comme celui qu’ils s’apprêtent à faire. Une multitude de déchaînements lubriques donnant raison à tous ceux qui voulaient nous faire rentrer dans le droit chemin ne serait que juste châtiment. Ils nous auraient fait fuir, partir sans autre but que de ne pas leur céder, alors forcément, les cadres évaporés, les obligations quotidiennes envolées pourraient laisser la place à un déferlement immaîtrisable de pulsions. Celles-ci et d’autres… qui sait ? Pire encore…
Dieu comme l’entreprise lui semble de plus en plus hasardeuse, de plus en plus insensée. Si les enfants sont sauvés, que ne devrait-elle pas se laisser aller à mourir pour une cause, s’offrir ainsi une fin digne.
Périr parce qu’on ne saura plus vivre…
Mais ses oreilles bourdonnent encore. Elle pense à son homme aussi… il n’aura plus qu’elle ensuite.

- je pense peut-être partir avec vous. Mais j’aimerais préciser certaines choses d’abord…
- je suis à toi ma chère.
Le ton de la jeune femme lui rappelle étrangement celui qu’avaient certains clients à l’époque où elle les côtoyait de près, cet espèce de certitude d’avoir des droits sur les autres, de les dominer parce qu’on les paie. Ce qui quoiqu’on en dise ou pense ramenait toujours l’argent à sa juste valeur, à sa place centrale, qui dépassait tous les talents ou toutes les aspirations. Le plus célèbre des architectes devenait soudain une sombre merde face à un client puissant et riche.
Ici c’était un peu pareil. Depuis le début la gênait l’idée de profiter aussi de ce projet qu’elle vendait aux gens comme une issue de secours, un espoir de survie, ou surtout d’une autre vie, mais qui était aussi pour elle un moyen de gagner de l’argent, en plus de s’assurer un départ avec quelques personnes non pas amies, mais au moins du même côté du monde à présent. Un côté que l’on choisit par défaut, après que l’autre nous a définitivement montré son vrai visage. Un côté qui ne ressemble pas vraiment à ce dont on a rêvé lorsque l’on croyait vivre sur la terre, et non pas dans l’enfer d’un autre monde dont les portes nous seraient évidemment interdites…
Elle n’a d’autre choix que d’écouter puis d’expliquer, laisser parler la trop belle jeune femme dont elle aimerait posséder encore un peu de la fraîcheur.

La blonde sourit, semble un peu gênée.

- en fait, je voudrais savoir… elle tortille ses lèvres… enfin j’aimerais, je, … vous pensez revenir ?

La stupeur combat l’énervement. Mais M. décide de rester calme, de reprendre le dessus, l’ascendant sur tous les médiocres qu’elle est obligée de côtoyer depuis toutes ses années. Cela fait un moment maintenant qu’elle a compris qu’elle n’avait pas le choix, un peu d’alcool, d’espièglerie, c’est la vie qu’elle a choisie. Les images se mélangent…

- euh, écoute, franchement, si on part ce n’est à priori pas pour revenir… on voudrait sans doute quitter les terres françaises ou simplement se cacher, le temps qu’il faudra. Si un jour les choses s’arrangent alors oui, certaines personnes reviendront sans doute. Je n’en sais rien… de toute façon, nous espérons rejoindre d’autres groupes, et ensemble, nous verrons vers quel destin ou quelle destination nous irons.
- Non, mais enfin, ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi nous n’agissons pas… moi je veux bien partir, mais je pense que si l’on part c’est pour agir d’ailleurs, en prenant moins de risques mais avec plus d’espoirs de réussite. Tu me suis ?

Elle me tutoie maintenant ? Décidément…

M. est soudain vraiment embarrassée, une seule idée, un seul nom lui vient à l’esprit Yohan. C’est décidé après la réunion elle l’appelle, et elle lui demandera. Il l’aidera lui c’est sûr. Elle repense soudain à un lieu où elle, où ils allaient lorsqu’ils étaient étudiants. Une pizzeria pas très loin des Beaux-Arts, à Mabillon. Plusieurs fois, ils y ont dîné dans la salle normale, mais un jours, grâce à d’autres étudiants ils ont découvert qu’une autre salle en sous sol permettait aux jeunes désargentés de manger la même nourriture à moindre prix, à condition d’être étudiant bien sûr…

Curieusement, elle s’imagine donner rendez-vous au jeune homme dans cette cave étrange, sans un instant penser qu’on ne voudra plus d’elle, qu’elle n’a plus vingt ans. Ni lui non plus d’ailleurs…


M.G

lundi, mai 14, 2007

Pour un monde meilleur ? (24)

Tel un œdème qui s’étend dans sa gorge remplaçant le souffle naturel par une abondance d’air inquiète mais délicieuse, l’absence s’empare d’elle.
Présence lointaine, effacée mais efficace.

Qu’aimerait-elle vraiment prendre de cet autre ? Elle n’en a aucune idée.
Se surprend simplement à découvrir qu’une angoisse sourde et douloureuse peut se révéler agréable, parce qu’elle vous emplit jusqu’à vous anesthésier. Parce qu’elle a la certitude qu’où qu’il soit à cet instant précis, il pense à elle.
Comment peut-elle en être sûre ?

Là est l’étrange… après la lucide hypothèse concluant à une erreur d’appréciation, à la pauvre vieille femme qui se croit encore jeune et imagine que des gamins trentenaires peuvent encore la voir (qui sait si elle les désirerait d’ailleurs ?), elle est soudain convaincue d’une ligne de transcendance qui les rejoint, dans plus qu’une attirance, plus qu’une cause, plus qu’il n’est possible de le dire. Ce qu’elle a en elle, cette tâche d’encre sympathique qui l’envahit depuis l’œsophage jusqu’aux poumons n’est sans doute que de petits éclats de cendres qu’il envoie à son intention, qu’il contient longtemps, puis lâche lorsqu’il ne parvient pas à avancer sans lui réserver une petite pensée, qui bloque et inonde sa gorge à lui, avant d’exploser en cette infinitésimale attention qu’il lui porte peut-être.

Qui est-il ?

N’est-il pas simplement le signe que l’existence n’est pas toujours aussi sereine qu’elle en a l’air. Que même lorsque certaines conditions idéales semblent réunies, certaines anicroches peuvent entamer de manière irréversible le long chemin qui nous mène à la déchéance que l’on croit inévitable et donc acceptable…
N’est-il pas pure invention du sort, destinée à la pousser vers un vide qui pourrait en libérer d’autres ?

Non arrête. Tu ne fais que te chercher des excuses. T’as juste envie de te payer quelques dernières heures de plaisir, rattraper ce temps qui n’existe que dans les fictions que l’on invente ou que l’on lit. Cette jeunesse qui n’a de délicieuse que le faible nombre de ses années.
Arrête.

Et puis, s’il pensait vraiment à toi, il serait là ce soir, dans cette usine abandonnée. Il t’aurait appelée. Vous vous seriez donné rendez-vous. Ç’aurait été si simple. Peut-être romantique ou carrément torride. Peu importe. Vous vous seriez croisés ailleurs que dans ces sphères étranges d’un monde sur le point de finir…

M.G

vendredi, avril 27, 2007

Pour un monde meilleur ? (23)

Pour la première fois peut-être il ressent un malaise dont il sait qu’il ne durera pas, mais qui malgré tout l’indispose un peu. Cette femme a la chevelure rousse, presque rouge a indéniablement un effet négatif sur lui. Il en a conscience, mais ne parvient pas à imaginer même s'en détacher. Il ne le veut pas sans doute. Il pense à sa mère. Si elle avait su.
Tout a joué dans le bon ordre c’est évident. Il jette son mégot derrière lui tout en avançant et ne peut se détacher de l’image et de l’odeur abstraite qui l’emplit à chaque pas. Non. Il n’a pas le droit, il ne peut surtout pas se permettre la moindre distraction. Seul le sexe sans engagement lui est permis… au moins jusqu’à la première action. Mais au fond n’est-ce pas ce qu’il pourrait avoir avec cette femme, troublante et pourtant beaucoup trop banale, si transparente…
Il ne comprend pas ce qui lui arrive.

Mais putain qu’est-ce qui m’arrive. Martha…
Non c’est impossible bien sûr.

Peut-être devrait-il rentrer chez lui ce soir. Terminer de corriger les épreuves de son prochain opuscule. Ou se déchirer la tronche. Oui enfin quitte à se déchirer la tronche autant se libérer d’un stress en plus. Et j’y suis presque en plus. Ça me fera du bien c’est sûr.

Il sort un cachet de sa poche et l’avale direct, puis frappe très doucement à la porte, c’est sans doute le meilleur moment. Celui de cette pression très mesurée appliquée du poing sur le seuil du lieu où il perd toute dignité pour ne pas perdre ses esprits. C’est ainsi depuis quelques années maintenant. C’est sûr que ce n’est pas ce qu’il avait imaginé enfant, mais bon, et puis n’est-ce pas Michel Houellebecq qui lui avait signalé l’existence de ce genre de clubs. Alors… oui enfin il n’y a peut-être jamais foutu les pieds. Que de la gueule celui là.
Le cacheton commence à faire effet. C’est clair. Une vigueur subtile dont il pourrait presque décrire le chemin s’engage dans ses veines.
Il y a quelques personnes au bar, seules. Un verre ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Sauf que, peut-être alors il faudrait parler, initier un contact tout à fait contraire à ce pour quoi on vient ici. D’ailleurs, ils sont vraiment cons d’avoir fait ce bar. Mais l’argent n’a pas d’odeur…
Que faire ?
Il aperçoit soudain une blonde, serait-ce ? oui, c’est cette blonde qu’il s'est déjà pécho une fois. Elle est très jolie mais complètement insignifiante. Elle n’a aucun plaisir à être là, ce qui à la limite se comprend, mais surtout elle ne retire aucun plaisir de tout cela.

Elle est seule pourtant. Ça y est, elle l’a vu et son regard s’éclaire. S’il l’ignore elle en mourra c’est sûr. Enfin who gives a shit… il soupire, elle est vraiment jolie. Une grosse poitrine lui semble-t-il, ah non, c’était une autre blonde, assez laide, mais très chaude. Mon dieu, il faut qu’il se lance, sinon il repartira… et bien sûr, comme un mauvais démon c’est l’autre qui vient se rappeler à sa mémoire. Allez, il inspire et s’approche.
Malgré tous les efforts qu’elle fait pour rester stoïque, il sent qu’elle est peut-être rassurée de cette approche, que ce soit lui en somme. Ce n’est pas le moment le plus évident bien sûr, il faut se mettre en condition, il faut y penser très fort. Il faut penser au sexe, à la jouissance, à la violence aussi, et cela seulement. Il faut se dépêcher sur tout avant que les effets de la drogue se dissipent tout à fait.

Il passe la main sous son tee-shirt.

Elle murmure : je m’appelle Myriam.

M.G

jeudi, avril 26, 2007

Pour un monde meilleur ? (22)

"finalement, je cède...un peu."


L’homme l’a quittée. Elle reste là. Assise. Désœuvrée et perplexe, elle se demande comment il lui a été possible de pénétrer un anachronisme.
Le jour décline légèrement, et l’objet est là, qui la regarde presque. Sorte de cercueil de luxe pour les hommes qui ne seront toujours que les instruments d’un destin aussi ironique qu’il n’a pas de sens. Il lui reste des choses à prévoir, imaginer, calculer. L’issue approche. Terrible de cette douceur que perçoit celui ou celle qui peut-être s’est trompé, mais n’en saura jamais rien. Elle devine le ciel pâle qui s’assombrit derrière le carreau cassé. Ce ciel sera son compagnon jusqu’à la fin des jours. Alors qu’elle s’était vue bâtisseuse, elle ne pourra qu'assister volontairement impuissante à la fin de ce monde qui se détruit peu à peu, et va disséminer ses restes dans l’univers vide et froid. Perfide existence que celle qui vous plonge dans une activité dont l’évolution des choses vous prouve qu’elle est trompeuse, voire inutile.
Construire des armes, voilà qui aurait été utile. D’ailleurs il était question d’en intégrer à chacune des cellules, mais c’était trop cher, on a trouvé autre chose.

Elle n’a pas osé appeler Yohan. Pensait que peut-être il l’aurait fait. Ne comprend pas, ou comprend trop bien… si au moins elle avait un paquet de cigarettes, elle resterait ainsi assise à fumer, à goûter ce temps de silence et de rien qui lui a tant de fois manqué. Et si elle passait la nuit là, seule, et reprenait le train demain ?
Sans réfléchir, elle se lève et attrape un stylo et le cahier qui sont restés posés dans un coin, sur un vieux plan de travail. Puis elle revient s’asseoir, s’installe lentement, inspire et se met à écrire.

« Si on s’était promis la lune, on comblerait notre défaillance par nos silences, mais nous n’avons rien émis, aucun pacte, aucun mot qui puisse justifier une quelconque déception, si ce n’est celle de n’être que des humains véritables… alors en toute lâcheté, j’aimerais rompre le silence de cette abnégation factice…

Je crois sentir que tu attends mes mots sans savoir les convoquer ou les motiver autrement que par une absence très pleine, très ouatée qui grossit avec les jours, avec les heures, les minutes, les secondes de la journée, turgescence éloignée et qui pourtant projette ses effets dans les esprits d’autres, d’une autre à qui elle s’a-dresse. Alors les mots, sans honte, sans retrait se libèrent et coulent d’une source abstraite vers un espace irréel, inexistant et qui pourtant contient la seule turgescence possible… permise et souhaitable. Lorsque l’on a compris que l’existence ne valait qu’en conjectures et rêveries, alors…. »

Il est tard.

M.G

vendredi, avril 13, 2007

Pour un monde meilleur ? (21)

« c’est beau. Non ?

lui demande-t-elle maîtrisant à peine son enthousiasme. Il se contente de sourire, ne la laissant pas vraiment deviner son sentiment.

- en une autre époque, j’aurais été fière je crois…
- pourquoi, qu’est-ce que ça change ?
- ben là c’est, enfin comment dire plutôt inutile, non ? Alors qu’avant je pensais que je travaillais pour quelque chose. J’ai même, à une époque eu le sentiment de créer un peu…
- mais vous créez. Enfin, c’est bien vous qui avez dessiné cela…
- dessiné, dessiné, euh oui, plus que ça encore. J’ai passé des heures, des nuits à imaginer tout cela. D’abord il fallait avoir le projet, puis ensuite la forme etc… enfin vous savez…
- oui j’imagine. Et c’est plutôt bien, non ? On est contents.
- Oui, je pense. Mais ça me fait bizarre de me dire que cela restera uniquement dans le champ du confidentiel. Que cette forme. Que cette idée au fond ne seront qu’un élément qui aura servi à quelques personnes et rien de plus…
- Vous voulez quoi ? qu’on le commercialise ? à grande échelle.
- Non, enfin ce ne serait pas possible… non ce n’est pas cela.

Elle s’arrête un instant pour regarder l’engin. Près de la fenêtre atelier en verre feuilleté, dont le haut était cassé, ses parties métalliques luisaient d’une manière imprévue. A cela aussi elle avait beaucoup réfléchi. Sans doute par déformation professionnelle, ou était-ce simplement lié à son caractère : elle était perfectionniste. Avait malgré tout été formée à l’être. Au départ, elle avait envisagé une coque complètement mate sans le moindre reflet. Un élément qui par ses qualités de non réflexion se fondrait complètement dans le paysage. Dans l’univers. Elle trouvait cela très beau. Elle se souvenait d’avoir repensé à une œuvre d’Anish Kapoor qu’elle avait vue au CAPC de Bordeaux. Il s’agissait d’une demi-sphère, pas tout à fait sphérique d’ailleurs, demi-ellipse donc, suspendue. On pénétrait dessous, et soudain on se sentait comme aspiré par le vide. Le sentiment était tout à fait inconnu. Inédit. Le dôme dont on ne distinguait en réalité absolument pas la face interne faisait 8 mètres de diamètre, mais la profondeur en était annulée par le pigment utilisé. Et la lumière peut-être. Soudain, alors que l’on n’était même pas dans un espace différent, on était transporté nulle part. Plusieurs fois, elle est ressortie de cette emprise pour voir les autres œuvres, et plusieurs fois y est retournée, comme aspirée, comme pour faire le plein de cette non matière, de cette non essence.

L’objet qu’elle avait devant les yeux ressemblait davantage à une autre œuvre de l’artiste réalisée plus tard. Une sculpture en métal poli dont les reflets avaient eux aussi tendance à annuler la forme. Sans doute avait-elle malgré tout été nourrie de cette volonté d’éviction. Qui après tout convenait tout à fait à la situation. Disparaître et se fondre dans le rien.

Le plus drôle ici était qu’il s’agissait de morceaux à assembler, ayant donc chacun leur forme propre pour pouvoir à un moment devenir des pièces à vivre, comme un puzzle, ayant donc chacune une particularité qui pourtant par l’abstraction de la matière et de la volonté du créateur s’annulait de fait, s’évanouissait pour laisser place à l’absence de ce que l’on ne peut définir.

M.G

lundi, avril 09, 2007

Pour un monde meilleur ? (20)


Tout s’étiole petit à petit, jusqu’au désir même de combattre l’étiolement fatal. Alors il ne nous reste plus qu’à mourir lentement et sans faire de vagues, à moins d’avoir la chance ou la malchance de connaître un dernier sursaut de vitalité qui nous fera emporter comme ultime sentiment celui de n’avoir pas su résister à une tentation jadis jugée inhumaine.

Le jour se lève. La nuit n’a pas été très réconfortante. Elle regarde Bob qui dort à côté d’elle. Souvent dans les années où ils ont été liés, elle a éprouvé pour lui une sorte de compassion, de tristesse même. Sans doute un peu parce qu’en dormant il paraît toujours soucieux. On se demande même s’il ne souffre pas. Mais elle n’a jamais pu en rien savoir.
Elle aimerait là lui déposer un baiser sur le visage, à un endroit n’importe lequel pour qu’il sache qu’encore maintenant elle pense à lui. Elle n’en fera rien bien sûr. Avec les années, ils sont devenus de plus en plus timides l’un envers l’autre, au point de ne plus se toucher que dans ces moments rares dans lesquels alors se met en marche sans doute ce que la frustration de trop peu de tendresse a fabriqué comme désir effréné de l’autre, jusqu’à vouloir saisir sa sève ou son âme à travers ce corps que l’on n’offre qu’à lui. Le temps leur manque désormais. Lui feint de continuer à travailler, comme s’il restait un quelconque espoir de rester établi en ce pays et d’en tirer encore quelque chose. Elle se dévoue à son entreprise.
Aujourd’hui, et il lui en coûte vraiment, elle doit prendre le train pour aller voir où en est la fabrication des CTU. Il s’agit d’une grosse boite de métallerie qui leur a détaché une petite unité de production secrète afin de les aider. Aussi parce que l’un des derniers bonnets restés sur les territoire français part vraisemblablement avec eux.
Elle regarde encore son homme tandis qu’un jour trompeusement prometteur s’annonce. Alors qu’elle sera dans le train, entourée sans doute de toutes ces femmes enturbannées qui la regarderont avec cet espèce d’indifférence mensongère, elle sentira comme un poids la distance qui la sépare aujourd’hui de son domicile et de sa famille, son homme et ses enfants, demain de toute l’humanité qu’elle espérait pouvoir conserver. Savoir où et comment mourir ?
Que transmettre ?
A qui transmettre ?
Les reverrait-elle tous un jour ? Chaque déplacement, chaque minuscule acte devenait dangereux, au point même que la notion de danger en était complètement viciée, qu’il n’en restait qu’un vague symbole, rien de précis, une idée qui vous rapprochait chaque jour un peu plus d’un nihilisme blanc.
Elle penserait à Yohan aussi, l’appellerait peut-être. Se torturerait à tenter de savoir s’il n’avait pas raison, si elle ne devait pas se joindre à eux et abandonner tous les autres.
Se joindre à lui, commettre un suicide dans une renaissance fictive, crise de la quarantaine débilitante dont elle garderait de bons souvenirs, un peu d’exaltation encore.
Mais comment abandonner ceux dont on a la responsabilité. La seule issue est encore de leur mentir.

La seule issue est donc le cul. Rien d’autre. Point barre.

M.G

lundi, avril 02, 2007

Pour un monde meilleur ? (19)

Cela faisait maintenant à peu près un mois qu’elle avait rencontré Yohan. Par un hasard étrange, il était ami avec un des premiers participants de l’aventure qui s’était depuis retiré, persuadé que des gens en voulaient à sa famille. Au moment de partir donc, et à une heure où il pensait que certains des participants pouvaient ne pas être fiables, n’étant sans doute que des saboteurs, Jean avait indiqué à Martha l’existence d’un réseau. Il s’agissait d’un jeune philosophe assez connu d’ailleurs qui avait entraîné quelques personnes dans une aventure autrement plus audacieuse que la sienne : ils voulaient lutter, et peut-être prendre les armes.
Tout ce contre quoi elle résistait depuis des années, depuis qu’à force de raison et de résignation imposée par les autres, elle avait décidé qu’il ne servait plus à rien de combattre pour ce pays traître et assassin.
Jean avait pourtant bizarrement insisté pour qu’elle se rende à une des conférences du jeune homme.
Il les avait présentés.
Depuis son attitude étrangement bienveillante à son égard l’avait d’abord intriguée puis obsédée au point qu’elle ne pensait plus qu’à cela. Parfois elle se demandait même s’il n’était pas aussi une taupe, un envoyé dont la mission serait de dynamiter tous les groupes de résistance ou de non soumission à l’occupant.
Alors qu’elle l’avait d’abord pris pour un fat personnage, relativement immature, enfin assez pour n’être en proie à aucune réalité, sauf celle de sa pensée, il avait commencé à lui manifester des marques d’intérêt qui ne pouvaient qu’éveiller chez elle des réflexes enfouis, troubles depuis longtemps évacués de sa pauvre tête. Une certaine admiration a commencé à naître pour l’homme dont elle ne connaissait pas la pensée mais enviait l’élocution, l’aisance. Il ne restait cependant pour elle qu’un gamin, doué sans doute, courageux, mais n’ayant au fond aucune idée de ce vers quoi il avançait réellement. Les rares fois où elle avait pu lui parler, il lui balançait des phrases étranges, d’une gentillesse inappropriée, qui ne pouvait que sonner faux. Ce type était soit un parfait bonimenteur, soit un idiot qui n’avait toujours pas compris qu’on ne donnait pas son amitié aussi facilement. Ou bien avait-il simplement pitié d’elle. Peut-être était-ce de là qu’était partie son obsession. Puisqu’il ne fallait pas qu’il s’agisse d’un sentiment aussi vain et inutile, il y avait forcément autre chose. C’est alors qu’elle découvrit, à plus de quarante ans, qu’elle préférait encore qu’on l’aimât pour son physique que pour ses qualités intellectuelles ou son engagement, qui n’en était en plus pas un. Enfin, ce n’était même pas son physique qu’elle voulait qu’on appréciât, c’était plutôt son intimité qu’elle espérait qu’on désirât encore. Ce n’était pas du sexe, pas de la libido. Elle espérait que quelqu’un, quelque part était encore capable de la voir.
Elle n’était pas dupe cependant, mille explications pouvaient encore éclairer cet intérêt de plus en plus manifeste. La plupart n’étaient pas d’un romantisme absolu. Mais lorsque l’on approche de la fin de sa vie, qu’est en somme la fin définitive de sa jeunesse, on peut sans doute se contenter de peu.
Se contenter de se laisser séduire par la seule personne qui ose encore vous regarder.

M.G

jeudi, mars 29, 2007

Pour un monde meilleur ? (18)

Parfois je me demande ce que j’emporterai de Miami dans ma mort. Quelles images, quelles sensations garderai-je de ce lieu qui a en quelques sortes conditionné ma vie. De ce lieu qui a tant compté pour moi, qui m’a je pense investie d’un imaginaire que je croyais interdit, parce qu'à l'évidence il était too much.
Ce lieu que je ne reverrai sans doute jamais. Dont je ne sentirai jamais plus l’étouffante douceur, la magnifique tiédeur humide, du matin au soir, de la nuit érotique à l’aube romantique.
Je me demande s’il est possible que de ces néons absolument irréels, qui balancent leurs fils magiques et remuants dans l’espace en mouvement, je ne garde rien. Que tout cela m’ait été inutile, assez enfin pour qu’ils retombent dans une réalité dont je serai absente. Est-ce imaginable qu’un jour ces hôtels, ces chambres désuètes, ces espaces marqués par des années dont nous ne nous échapperons pas s’envolent en souffle de poussière pour laisser place au temps, pour laisser place à une suite. Les seventies et leur authenticité, figés à jamais dans l’autre Amérique, celle qui continue de vivre et de produire du rêve, celle qui malgré tout, malgré tout existe encore…

Celle où j’ai pu imaginer la suite de mon existence tout en la vivant en direct…

Miami et ses espaces réels, sable blanc, transats en bois, mer turquoise, et moi, en nous…

Amoureux partout, amoureux dedans.

Néons, hôtels, rhum, cocktails, batailles de rue, coup de points, cigarettes, drogue, salon de strip tease. Voitures, espaces, chaleur.

Nous étions beaux le soir lorsque nous sortions, bronzés, brillants, jeunes et désirant nous plaire. Nous n’avions rien vécu que de petits moments, petites douleurs, grandes alors, mais effacées pour un temps et toujours, dans ces nuits torrides, où l'air tiède, effleurant depuis les naco, nos peaux humides, ajoutaient à l’incroyable exotisme du lieu, une touche fictive. Tout relevait de la construction mentale, de l’exception qu’il est impossible de vivre et que pourtant nous avons eu la chance de connaître. Enfin je crois.
A moins que je n’aie rêvé tout ça. Simplement pour pouvoir emporter au fond du fond, un peu de la magie à laquelle chaque être humain aspire sans doute.


M.G

mardi, mars 20, 2007

Pour un monde meilleur ?(17)


La nuit est agitée. De visions d’abord, puis de doutes incandescents. Comme une prison à laquelle on tente d’échapper par n’importe quel moyen tout en sachant qu’aucune libération n’est évidemment possible.
Au moins existe l’image, la possession du désir, énorme avantage de celle qui vit encore, et se sait pouvoir exulter. Les songes abritent leur lot de péchés, tandis que les moments d’éveil rattrapent bientôt la quiétude de ne pas trahir, de simplement se laisser effleurer par une pensée amie, un réconfort bienveillant.
S’il en est ainsi, c’est que sans doute, au fond de l'homme, une chose a pu se développer.
Il s’est laissé toucher par elle, emporter dans quelque intime trait de son caractère, qui lui aura plu, sans doute. Si cette nuit précise est envahie de tant de présence, elle le sait, cela signifie qu’une chose a eu lieu.
Elle se rendort cette fois pour se perdre dans les méandre d’un appartement étrange, une fiction d’appartement où les seules pièces fréquentées ressemblent toutes à des laveries. Immenses salles de bains, emplies de grands paniers en métal sur roulettes dans lesquels gisent quelques serviettes blanches. Il la plaque contre un mur. Il appuie sur son corps avec une force volontaire.
Il s’agit de l’appartement d’un grand-père, étrange absent.
Puis encore elle se réveille, oublie son visage, replonge dans ce doux délire que l’alcool aide un peu sans doute. Elle s’éloigne de tout. La nuit avance sans elle.
Pourtant une volonté implacable émane de ces images qui sont sans doute autant de pensées réunies en une seule : un homme peut aimer une femme pendant quelques minutes, quelques heures tout au plus. Ensuite advient la lente et douce usure des corps et des esprits, qui s’apparente finalement à un contrat, un pacte entre deux âmes : l’une souvent égarée l’autre souvent écervelée. Parce qu’ils se sont plu, qu’ils se sont dit oui, à un moment de fièvre, ils décident de se soutenir sur le chemin de la fin, par une aménité inquiète et résignée aussi. Mais les rares minutes, vécues ou fantasmées ne peuvent-elles pas à elles seules emplir une vie de l’espoir de les sentir encore, avec l’être dont on aura su se faire aimer pendant quelques heures… ou bien d’autres, simples avatars, ne servant qu’à recréer encore et toujours le moment originel, celui de la flamme.
Alors, en rêve, c’est comme une musique d’où l’on voit surgir mille personnages, mille tableaux, par le seul génie de quelques doigts agiles sur un clavier, d’une corde à laquelle un digne disparu a su affecter, par cette capacité unique d’anticipation, de projection, un peu de la magie du monde. La création de la matière entre quelques cordes qui vibrent. La fabrication de la réalité, de la concrétion s’inventant dans le vide entre le graphite et le papier…
Si l’on peut faire naître d’un peu de vide, peut-on empêcher alors la disparition ?

Soudain, ce sont les Cellules Techniques Unifamiliales qui apparaissent, habitées de tous ces autres qu’elle ne veut pas connaître, dont elle ne peut endurer qu’ils soient sa fin à elle. Pourtant l’idée était belle, qui lui a même permis de gagner de l’argent et de s’assurer un avenir. Projetée dans ce que les images de synthèse ont su montrer, elle avance, vogue presque sur des champs de blé immenses, dans un silence brut et épais.
Sous un soleil écrasant, projection d’un monde sans hivers, sans rupture aussi doux et insipide que ces épis dorés sur lesquels elle se laisse glisser vers l’infini.

M.G

jeudi, mars 15, 2007

Pour un monde meilleur (16) ???!!!

Il se décide finalement.
- Ecoute, je pense que tu es une personne motivée et aussi douée qui plus est. Je crois donc que plutôt que de partir avec tous ces beaufs, tu devrais nous aider, te battre à nos côtés, même si dit comme ça, ça sonne un peu pompeux.

Elle le regarde un peu perdue. Un peu soule. La fatigue, les évènements. Cette lutte incessante contre elle-même et l’envie de se laisser aller à ce qui aurait pu être sa vie telle qu’elle l’avait construite jusqu’à un âge avancé, enfin adulte : profiter. Aujourd’hui comme elle aimerait tout laisser tomber et croire encore, croire que tout va bien comme tous ces anciens amis qu’elle a laissés sur le bord du chemin. Croire aux apparence que laisse exhiber la belle Paris en ses quartiers les plus côtoyés et encore convoités. Croire en la richesse, en la culture, en la mode. Oublier tout ce que l’on sait, parce qu’on l’a d’abord découvert sur Internet, puis qu’on a pu le constater par soi-même. Les entrailles se brûlent vivantes, la France est en train de se mourir de l’amertume de n’avoir jamais su lutter.

- alors qu’en dis-tu ? son regard brille toujours autant. Mais sans doute est-elle folle. Qu’en dit-elle ?
Elle en dit qu’elle laisserait bien tout tomber tout de suite pour suivre ce mec, oublier tout et tout le monde. Ceux qui savent. Ceux qui ne savent pas. Ceux qui croient. Ceux qui ne veulent pas croire. Parce que jamais ils ne veulent voir. Elle le suivrait dans cette Résistance nouvelle version. Enfin nouvelle vraie version. Pas la version des « corrects » qui ont trempé cela à toutes les sauces.

- j’en dis que je ne sais pas. J’en dis que bien sûr, je pense que, enfin comment dire, avec vous, je serais plus sûre de mes alliés qu’avec ces beaufs comme tu les appelles.
Ça y est, le tu vient. Doucement il a fini pas s’imposer, et il est lisse à l’oreille et à la bouche.
- J’en dis que vous avez raison. Mais tu es jeune, sans attaches sans doute…
Il l’interrompt brusquement.
- Tu n’en sais rien.
Elle reste un instant surprise, embarrassée presque…
- tu as raison, je n’en sais rien, et là n’est pas la question à vrai dire. La question est que je n’ai plus envie de me battre contre une évidence. Je n’ai plus envie de me battre contre un destin, et surtout, surtout, je n’ai plus envie de sauver un pays qui nous a trop, qui m’a trop trahie.

Il sourit. Commence à tripoter son paquet de cigarettes. En prend une.
Bravant tout ce qu’elle est, elle lui en demande une. Il la regarde étonnée. Doucement, il entrouvre à nouveau le paquet puis le lui tend. Elle soutient son regard et se sert, attend, les yeux fixés dans les siens qu’il lui allume sa cigarette. Ce qu’il fait enfin.

La conversation peut reprendre.

- je te comprends, lâche-t-il enfin.
- J’espère, répond-elle d’une voix tremblante.
- Mais tu as tort.

Soudain, elle n’a plus qu’un désir : qu’il l’emmène d’ici, vers quelque hôtel plus ou moins glauque. Qu’il lui permette de penser à autre chose enfin, tout sauf la lutte. La lutte épouvantable, éprouvante et tellement injuste. Chaque matin elle est au bord des larmes, la fatigue l’étrangle. Son mari, qui feint d’ignorer ce qui se passe, dont elle ne sait même pas s’il la suit, même si elle en est sûre au fond. Les enfants sont à peu près sortis de l’auberge, ils partent aux Etats-Unis dans moins d’un mois. Qui sait si elle les reverra…
Alors pourquoi ne pas faire ça maintenant. S’il en a envie comme elle croit le percevoir. Ça lui laissera au moins un souvenir. Elle sait bien que sa vie sexuelle va se disperser jusqu’à disparaître bientôt. Elle sait bien que rien n’est éternel. Le corps, le visage, les idées.

Elle lui sourit. Et répond avec sarcasme.
- ah bon ? j’ai tort. Comment peux-tu savoir si j’ai tort.
- Je le sais, c’est tout.
- Vraiment ? c’est formidable ça…
- Sans doute, mais c’est comme ça.
- Vas-y…
- Quoi vas-y ? ses yeux s’éclairent.
- Explique-moi en quoi c’est comme ça, en quoi j’ai tort. Elle jubile soudain.
- Je vais le faire. Il commence à pianoter sur la table, se retourne à la recherche d’un serveur. En voit un, le hèle.
- Que veux-tu boire ?

Elle hésite.
- euh, une vodka.

Il sourit tout en prenant un air surpris.
- une vodka ? eh bien va pour deux vodkas.

Le serveur est reparti. Il s’avance vers elle, les mains posées sur la table, vient à sa rencontre.

- tu as tort, parce qu’on n’a jamais raison de renoncer.
- Tu me traites de lâche ?
- Non pas du tout, je peux comprendre, enfin imaginer ce qui t’a fait prendre ce chemin plutôt qu’un autre. Et bien évidemment que je comprends cela, mais… mais comment dire. On a besoin de vous, de tout le monde, et tu verras on gagnera.
Elle éclaterait de rire si elle n’était si triste, depuis tant d’années maintenant.

- comment veux-tu qu’on gagne ? et gagner pour quoi. Ce pays est non seulement perdu, mais en plus, on devrait lui cracher à la figure de nous avoir tellement trahis. Quand tes grand-parents, puisque j’imagine que tes parents sont nés en France, sont-ils arrivés ?
- hum… ma grand-mère est née en France, et mon grand-père est arrivé un peu avant la guerre.
- Ils venaient d’où ?
- Pologne et Roumanie.

Elle baisse les yeux. Les vodkas arrivent. Elle demande au serveur s’il est possible d’acheter des cigarettes.

- mais j’en ai. Intervient Yohan, ce n’est pas la peine d’en acheter.
- Ça me gêne.
- Je t’en prie, ne sois pas gênée, c’est avec plaisir, j’en ai plusieurs paquets. Le serveur attend, c’est bon lui lance-t-il. Pas de cigarettes. Juste deux vodkas.

- Pologne et Roumanie donc, comme mes grand parents. C’est drôle. Enfin du côté de ma mère.

Il sourit et lui propose une cigarette qu’elle n’a d’autre choix que d’accepter. Alors elle accepte, sourit légèrement et attend une nouvelle fois qu’il lui tende la flamme de son briquet.
- et tu sais pourquoi ils sont venus en France, n’est-ce pas ?
- bien sûr que je le sais. Et je sais aussi où tu veux en venir… mais ça ne change rien. Ca ne changera rien à mon engagement.
- Mais je ne veux rien changer à ton engagement, je le trouve magnifique. Un peu utopiste mais beau. Mais moi je ne peux pas.
- Mais tu imagines, enfin je ne dis pas ça pour toi, mais tu imagines si tout le monde pensait comme toi…
- Oui, mais de toute façon tout le monde ne pense pas comme moi. Certains sont prêts à se battre, et ne croie par que j’aie envie qu’ils se battent pour moi. J’ai juste envie de m’en foutre. De tirer un trait. Un trait sur ce pays qui ne nous a jamais aimés, nous a livrés et s’apprête à le refaire.
- Mais Martha…
- Non. Tu sais, ne t’imagine pas que les pogroms se passaient au Moyen Age.
- Mais je ne l’imagine pas du tout.
- Oui, mais ce que je veux te dire, c’est que c’était une chose beaucoup plus banale que ce que l’on peut croire. Mon grand-père racontait à ma mère comment cela se passait. Les gens s’entendaient bien. Il leur arrivait de plaisanter. De se côtoyer, même si on ne peut sans doute pas dire qu’ils vivaient ensemble. Car bien sûr à cette époque pour, toujours les mêmes raisons, le communautarisme était la règle, j’emploie ce terme à dessein car j’exècre cette notion inventée par les antisémites. Enfin, voilà, ils communiquaient, et de temps en temps, les Cosaques picolaient un coup, et ils descendaient dans les villages et butaient tout le monde.
- Je sais tout cela.
- Oui, je me doute que tu sais tout cela. Mais je crois, elle s’arrêta, la vodka commençait à faire effet, je crois que quelque part tu es trop jeune pour vraiment sentir que ce n’était pas le Moyen Age, et que tes grands-parents comme les miens sont venus ici, parce qu’ils croyaient qu’ici on les protègerait…
- Enfin je sais tout cela. Répondit-il durement.
- Oui, tu le sais, mais on dirait que ça ne te suffit pas. D’ailleurs c’est pareil pour tous les intellectuels français. Je n’ai jamais compris pourquoi ils restaient, eux étaient encore mieux informés que nous. Enfin bien sûr, ils écrivent en Français, mais… elle s’arrêta.
- Ça ne va pas ? il avait l’air vraiment inquiet.
- Si ça va, enfin je suis fatiguée. Tu sais ce n’est plus de mon âge tout cela.
- Oh arrête. J’ai bien remarqué que tu veux tout le temps te faire passer pour une vieille.
- Peut-être parce que je suis vieille.

Elle le regarda encore. Pourrait-elle vraiment se laisser toucher par un aussi jeune homme, une flamme juvénile éclairait son regard. Il lui semblait qu’il pourrait presque être son fils. De toute façon, dès qu’on devient mère, on perçoit facilement les jeunes hommes comme des fils potentiels.
En même temps, la transgression lui apparaissait ce soir comme tellement excitante. Elle tenta de se concentrer et reprit, avant qu’il ne se décide par sa faconde à lui interdire toute capacité de s’expliquer.
- peut-être qu’en tant que vieille, je peux avoir le privilège de, enfin le bénéfice du doute.
- Tu plaisantes j’espère ?
Décidément, il pouvait être violent.
- comment ça ?
- eh bien tu n’as aucun bénéfice du doute, justement parce que tu es jeune, intelligente, brillante à n’en pas douter, et même séduisante, ce qui n’a rien à voir, mais ce qui fait, que je te répondrai comme à n’importe quel autre interlocuteur…
- oui, mais pourtant tu dois avoir confiance dans mon expérience. Au moins l’écouter…
- ça d’accord, je t’écoute. Je t’écoute jusqu’au bout de la nuit s’il le faut, mais je te dirai ensuite ce que j’aurai à te dire.

M.G

vendredi, février 16, 2007

Pour un monde meilleur (15)

Pour que l’angoisse soit à son faîte, elle commence à remarquer que l’homme, le jeune homme est plutôt bien fait de sa personne. Un visage intéressant, et surtout un regard sombre et pénétrant.
L’heure est grave, assurément, il n’est sans doute pas là pour parler à une pauvre vieille adolescente en mal de sensations, et pourtant il lui semble qu’il la transperce d’un regard qui est toute autre chose que la simple volonté de la voir se rallier à leur cause.
Mais quelle est cette cause ?

- Alors vous voyez ça comment ? lui demande-t-elle pour rompre ce qui pourrait bien passer pour une gêne indépassable, empourprée d’une honte coupable. Au fond d’elle, la certitude de n’être pas là pour les bonnes raisons. Pas là pour sauver l’humanité ou au moins sa partie la plus exposée qui est de toute façon condamnée. Non juste là pour savourer ce peu de temps d’une toute fin de jeunesse agonisante. Encore un peu de fraîcheur ou au moins de féminité qui la font se trouver en face d’un jeune homme au regard étincelant qui ne peut pas n’être allumé que par de bons et grands sentiments. S’il la regarde ainsi au fond d’elle-même, s’il enfonce cette persistance vers elle, c’est qu’il n’y a pas que l’esprit, mais que la chair est et sera toujours présente.
Elle n’en peut douter. Elle ne veut pas en douter…

La fixant droit dans les yeux, il s’allume une cigarette, alors qu’elle a refusé celle qu’il lui proposait. Va-t-il enfin se décider à parler ou simplement continuer ainsi ? car s’il continue ainsi, il se pourrait bien que dans quelques longues minutes, s’il le propose, elle se retrouve contre toute attente et tous principes, au fond de quelques draps plus ou moins frais, dans les sécrétions que l’humeur venimeuse du moment impose.

- que veux-tu savoir ?

Dieu que ce tutoiement accroche.
- Eh bien je ne sais pas. Disons que…, son sourire a l’air si pur…, comment se fait-il qu’elle soit toujours elle-même avec tant de conviction, qu’elle ne soit jamais parvenue à être une autre, plus forte, moins transparente, moins évidente.
- Oui…
- Non, elle prend sa voix calme, celle de l’aînée qu’elle est censée représenter. D’autant que c’est elle qui l’a attirée à lui en premier, il ne faut pas l’oublier. Je voudrais savoir ce que tu attends de moi…
Il rit. Et sans prononcer un mot s’enfonce dans son siège. La regarde encore.

Soudain elle se souvient de ce visage fatigué, de ce sentiment d’abandon qui la prend chaque matin lorsqu’elle tente de le recomposer, de cette envie de s’en remettre à l’évidence, d’accepter qu’elle est hors jeu, ce que le peu de libido qui l’habite encore laissait entendre finalement. Que peut-il donc percevoir d’elle ? a-t-elle encore le moindre pouvoir sur les hommes, à l’instar de la jeune blonde à la matrice ?
Est-il possible que le fond de l’être existe vraiment ?

M.G

samedi, février 10, 2007

Pour un monde meilleur (14)

Elle s’approche de lui, puisqu’il est prévu qu’elle le fasse, et lorsqu’elle est environ à deux mètres de lui, elle croise son regard. Et la chose se produit. Cette chose qui ne lui était pas arrivée depuis tant d’années. Depuis tout ce temps où elle se sentait vieille, où elle se sentait contrainte de tenir son rang. Un sourire parcourt les deux visages qui se remettent vite au sérieux qu’ils s’imposent.

- vous allez bien ? lui demande-t-elle, le devançant légèrement.
- On peut peut-être se tutoyer. Qu’en penses-tu ?

Elle n’en pense rien en réalité. Oui, non, qu’importe…
Ce n’est que plus tard. Lorsqu’elle repensera à cette soirée, qu’elle tentera d’interpréter cette prise de position, soit comme une avancée anodine, soit comme une marque d’affection, qui la reconnectera au regard échangé quelques secondes plus tôt. Alors ce petit corps, qu’elle jugeait endormi se réveillera. Alors même pensera-t-elle à des choses insensées, comme des sentiments.
Au fond elle s’est toujours emballée si vite. A peine un homme lui souriait-elle qu’elle pensait déjà au mariage.
Elle est mariée depuis presque vingt ans maintenant. Une collaboration étrange. Une confiance énorme, puis brisée mille fois. Un amour évident, mais entaché par la vie, et par la nécessité de vivre aussi.

Le petit blouson de cuir la recouvre comme une seconde jeunesse. Qui peut vraiment affirmer qu’il a vu passer les années ?

- où en es-tu de ton côté Martha ? n’es-tu toujours pas motivée pour quitter votre projet de fuite et nous rejoindre, nous rejoindre vraiment ?
- je ne suis pas sûre que vous ayez, enfin que tu aies vraiment besoin de moi.
Il la regarde d’un air étrange. Comme s’il la soumettait à une analyse méticuleuse, afin de déterminer si oui ou non, elle était une traîtresse. De toute façon, où qu’elle aille, elle a toujours été une traîtresse. Traîtresse par nature, traîtresse par origine, traîtresse par impiété, traîtresse pour toutes les raisons du monde.

- mais bien sûr que nous avons besoin de toi. Nous avons besoin de toutes les bonnes âmes motivées.
- Oui, mais je ne suis pas seule. Je suis responsable de l’avenir de mes enfants.
Il lui jette un autre regard trouble, mais à ce moment un groupe de quatre ou cinq personnes s’approche de lui pour le féliciter chaleureusement. D’instinct elle se retire, et songe immédiatement à partir, sans rien dire, sans laisser de trace.
Prendre l’avion.
Elle qui l’a craint pendant tant d’années, comme elle aimerait le faire aujourd’hui. Prendre sa famille, quelques affaires, le peu d’argent disponible et disparaître. Effacer toute preuve de la présence de cette famille en ces terres maudites. Plus rien, aucun ancêtre, enfin de son côté à elle bien sûr, car c’est de son côté que les trahisons ont été commises avec le plus de force. Au point que chacun, chaque membre de sa famille un tant soit peu lucide s’étonne chaque jour un peu plus d’être resté en ce pays. Comme si ce qui s’était passé pendant la deuxième guerre mondiale n’avait pas suffi. Comme si tous les signes qui avaient suivi n’avaient pas suffi non plus.
Elle s’éloigne, mais il la rappelle.

- attends, Martha, il s’excuse auprès des intrus, et s’avance vers elle. Ecoute, j’aimerais vraiment qu’on en reparle. Tu as du temps là, maintenant ? Elle regarde sa montre. Il est presque onze heures. Elle hésite et finalement accepte.


M.G

vendredi, février 02, 2007

Pour un monde meilleur (13)

« Il est comme la trace exclusive de ce qu’ils n’ont pas su voir ou comprendre, car après tout, il n’est pas de plus secret espoir que de savoir ainsi, sans savoir que l’on sait, de déchiffrer inconsciemment alors que la réalité qui nous étreint est une opacité sans fond. Infuser.
C’est un peu la même idée que cette légende que l’on donne à croire aux écoliers. Après leurs devoirs, s’ils cachent le livre sous leur oreiller, ils finiront pas connaître immanquablement leur leçon. Le savoir rentrera en eux. Nul ne prétend que cela marchera si l’enfant n’a pas étudié auparavant, cela serait du reste parfaitement immoral. Mais ensuite, pour apaiser craintes et angoisses, ils inventent cette fable à laquelle ils croient un peu eux-mêmes sans doute. L’enfant est récompensé, mais aussi, on lui permet d’avancer, en luttant contre cet indicible doute qui plane comme une tâche sombre sur chaque créature dont les pas foulent le sol instable. Combattre les craintes et se soulager soi-même. S’il est possible d’ignorer l’incommensurable effort qu’est à parcourir par ceux que l’on met sur la terre, alors c’est un peu de temps gagné.
Ils n’ont pas vu.
La plupart en tout cas, mais bien sûr ils croient savoir car le livre de la platitude les accompagne depuis si longtemps.
De toute évidence, pour vivre, il faut un peu de cette insouciance coupable, et un peu de cette magie à laquelle on ne croit pas vraiment, mais un petit peu seulement. Juste assez au fond pour continuer, parce que ne pas savoir, ne jamais savoir de quoi est faite la seconde suivante, est l’unique et l’évidente raison de toute croyance. Lutter ainsi contre la peur indicible de ce trou béant qu’est demain.

Aujourd’hui, plus que jamais peut-être, plus qu’hier en tout cas, le trou béant est bien au bord de nos pieds inquiets, de nos existences mornes de n’avoir plus rien à quoi les confronter en cette terre étroite et traîtresse qui nous a nourris de ses mensonges et boniments.
Enfin la nation renaît, elle renaît de ce que l’on sent qu’on la quitte, qu’on la quitte alors que décidément il nous est demandé de nous accrocher à ses terres jadis chantantes, aujourd’hui muettes, habitées d’un passé qui exsude la mauvaise conscience déplacée, mélange histoire et mythes, alors qu’une seule et rationnelle horreur est à vraiment inscrire sur son tableau d’honneur. Elle n’en est pas l’auteur direct, mais peut se flatter de l’avoir largement aidée de son zèle empressé. De même que par la suite, elle aura continué à nourrir la haine de certains contre ces autres, avançant chaque jour un peu plus coupable sous ses airs de mijaurée habile, continuant par sa malhonnêteté à semer plus de cadavres que de raison. Et le pire donc c’est qu’aujourd’hui, nous nous sentons obligés de nous raccrocher à cette mère nation. Nous comprenons, faibles victimes éternelles que cette terre aura été la nôtre pendant le peu de temps qui reste, et nous voulons l’aimer. Alors que nous pensions que nous lui étions indifférents. Patriotisme ou nationalisme étaient de toute évidence de vilains mots. Voilà qu’aujourd’hui nous les découvrons nobles, en même temps que nous nous découvrons floués, humiliés, abandonnés. »

L’homme est jeune. Une trentaine d’années sans doute, guère plus. Grand. Un visage familier, mais décidément, elle a toujours eu l’impression de connaître la plupart des gens qu’elle croisait. Peut-être dans d’autres vies…
Elle l’écoute et se retrouve partagée entre l’admiration, comment est-il possible de parler ainsi, et l’appréhension, de se faire à nouveau manipuler. Récupérer.

Lui-même ne semble pas toujours convaincu…

« Vivre et mourir en sachant qu’on ne nous aime pas. En se sachant objet d’une éternelle détestation, condamnés à une éternelle incompréhension, sans l’ébauche même d’une lumière lavant de l’obscurité l’impensable, l’indicible monstruosité, qui de la même façon qu’elle a été possible un jour, le sera à nouveau, car rien ne semble plus évident.
Comment continuer à ignorer qu’il n’est rien de plus sensé que ce retour des choses, cette pénétration nouvelle de l’infâme dans un monde endormi, car malgré l’ampleur de l’évènement, rien n’a jamais tendu à prouver qu’il se soit agi d’un accident.
Et c’est cela que nous n’avons pas su voir, précisément. Parce que nous avons accepté de nous laisser bercer par l’idéalisme béat de ces années d’après guerre, où le monde se remet d’une émotion certes grande, en se félicitant de l’empêcher toujours à partir de maintenant, alors qu’il n’avait rien fait pour l’empêcher une première fois. Comme si les humains d’après avaient été par quelque miracle, celui de l’après justement, différents… cette idée est à peu près aussi stupide que ce qui nous entoure et nous réunit ici. »

M.G

mercredi, janvier 24, 2007

Pour un monde meilleur (12)

- en fait si, j’ai préféré le un, la suite était pathétique.
La jeune femme ne semble même pas s’offusquer de la dureté des propos que Martha regrette déjà. Au contraire, elle semble toute disposée à dévoiler son plan, ici et maintenant pour empêcher la guerre en croisant les flux, ce qui en d’autres temps et dans d’autres fictions aurait été mal…
Les mâles sont évidemment en mode special aware consciousness, prêts à écouter et à croire n’importe quelle billevesée du moment qu’elle proviendra de cette délicate bouche d’enfant mal grandie.

Les années passant, Martha a pourtant appris à prendre sur elle, et surtout à vendre sa came en se vendant elle-même. Il faut donc garder l’avantage tout en permettant à la jeune femme de s’exprimer, puis la contrer intelligemment mais sans retour possible.

- Tes propos sont pour le moins surprenants mais, nous, enfin, quel est ton nom ?
- Je m’appelle Eva répond la jeune blonde dans un sourire.
- Eh bien Eva, nous t’écoutons. Quelle est donc cette chose exceptionnelle ? Je me suis un peu moquée de toi, mais cela m’intéresse, et intéresse tout un chacun ici d’entendre ce que tu as à nous dire.
- C’est extrêmement simple en fait.

A ce moment Martha se sent piégée, par ce physique troublant et exceptionnel d’abstraction. Un visage qui serait comme une essentialité de visage. Des cheveux, une peau, et des yeux peut-être, une aura, un halo qu’une voix assez grave viennent contredire. Grave et basse, comme si la légèreté venait de s’envoler. D’où vient-elle ?
Comment se fait-il que ses parents l’aient laissée venir jusqu’ici. Cette fille n’a pas de parents, c’est évident. Et toujours cette sensation de déjà vu, de reconnaître celle qui maintenant, grâce à sa blondeur insipide et irréelle va s’immiscer dans la petite histoire à écrire, dans le destin fragile à briser d’un grand coup de lâcheté.
Ses mains blanches, très fines, prêtes à exprimer, et à décimer, à ruiner en un quart de phrases des années de projet, d’angoisses, de doutes pour finalement aboutir dans cette salle pourrie aux allures de décor de mauvaise série française —même pas en réalité, aux allures de local de merde, comme elle en a si souvent rencontré, dans sa longue carrière de penseur d’espace, sans réellement parvenir à dire si cela avait ou non un caractère tragique.

Il faut pourtant écouter, non il ne faut pas, personne n’a plus le choix, il est impossible maintenant de faire machine arrière. La voix reprend son absurde et essentiel monologue.

- vous l’avez dit, je suis très jeune.

Quelle âge d’ailleurs peut-être avoir, serait-elle une amie de mes enfants ?

- je suis née avec Internet. Enfin j’ai toujours connu Internet, et je sais que ce n’est pas le cas de vous tous. Enfin d’ailleurs mon propos n’est pas là. Je voudrais juste en fait vous faire voir une chose que vous semblez ignorer.
L’attention s’étale, se diffuse, chacun s’interroge, tout en se sentant visé, tout n’est peut-être pas perdu.

- vous parlez, enfin vous et tout le monde, depuis des années je crois, d’une guerre qu’on ne peut pas combattre parce qu’elle est diffuse, qu’elle vise n’importe qui, et puis je ne sais plus quoi. Enfin bref, une guerre pas très fair-play en somme. C’est vrai qu’il n’y a pas vraiment de transparence sur les moyens d’agir, quant aux causes, je n’en parle même pas, de ces gens.
- Sans doute, et donc…
- Oui mais vous ne voyez même pas que c’est évidemment comme le réseau.
- Excuse-nous mais on sait bien que c’est grâce à Internet que nombre de leurs actions sont rendues possibles. Ce ton est inutile et assassin, maîtrise-toi. La lumière devient trop agressive, l’heure tourne, elle devrait partir, rentrer chez elle. Se coucher et oublier…
- Oui, mais je ne vous parle pas de cela. Je ne suis pas en train de vous dire qu’Internet est un moyen. Je vous dis juste qu’Internet est une matrice.

M.G

lundi, janvier 15, 2007

Pour un monde meilleur (11)







- Il y a tout de même une chose incroyable qui s’est produite.

Les regards se tournent vers cette voix à l’accent haut et à l’intonation joyeuse.
Celle d’une jeune femme frêle, qui n’était pas là lors des premiers rendez-vous, et dont le visage n’est pourtant pas inconnu à Martha. Elle doit avoir dans les vingt-cinq trente ans. Les mots chancèlent un peu, mais son regard s’affirme. De grands yeux bleus qui lui rappellent aussi quelqu’un d’autre.

Je suis plusieurs et en même temps je suis moi, la vraie.

Quelle est donc cette chose incroyable ?

La jeune femme, celle qu’elle croit connaître, celle qui lui évoque vaguement quelqu’un d’autre, celle dont la voix même semble connue d’elle s’engage. Elle s’installe. Tous les hommes la regardent, et le peu de femmes présentes, de moins en moins nombreuses, l’attendent.

- je ne sais pas. Elle sourit. Enfin, on a réussi à croiser les flux. On a réussi à tout rendre possible. Beaucoup de choses sont finalement facilitées, peut-être qu’ainsi, on…elle prend sa respiration, enfin on empêchera la guerre.

De nombreux sourires attendris accueillent les naïves paroles de la jeune ingénue. Pourtant personne n’ose intervenir, un long silence s’installe, emprunt d’un doux apaisement, comme si soudain, par la simplicité de ses mots, elle avait réussi à calmer leurs angoisses pour quelques minutes au moins.

Pourtant sa phrase n’est qu’un concentré d’absurde. Quelle guerre ?
Empêcher quoi ?
Comment ?

Elle continue à sourire, faiblement, pourtant son visage à la blancheur irréelle rayonne presque. La lumière est très crue dans ce sous-sol.

Elle se décide à la contrer, sentant que les hommes sont tous à l’arrêt, mais n’y parvient pas. Serait-elle aussi sous le charme de la blondeur candide ? ou serait-ce autre chose ?
Cette fille lui rappelle vraiment quelqu’un, enfin elle lui rappelle une autre personne et aussi il lui semble la connaître elle. Pourtant elle n’arrive pas du tout à recomposer le souvenir. Elle ne sait pas d’où lui vient cette impression de la connaître sans la reconnaître. Va-t-elle prendre le pas, l’empêcher d’aller dans une voie qui n’est de toute façon pas la bonne, puisqu’il faut avancer, organiser ce qui n’est encore qu’un minuscule début de projet, mais pourrait bien à l’évidence prendre forme. Elle entreprend donc de réagir. Se laisse pourtant encore un peu absorber par ce physique troublant.

- excuse-moi mais de quelle guerre veux-tu parler ?

Le jeune femme sourit, toujours aussi imperturbable.

- Eh bien la guerre, enfin celle qui va bientôt arriver…

Les hommes ont évidemment perdu leur cerveau, à supposer qu’ils en aient eu un jour. Martha commence à perdre le contrôle.
- tu es au courant que la guerre a commencé depuis un certain temps. Il ne s’agit évidemment pas d’une guerre comme celles que nous avons connues au 20è siècle — mais je ne crois pas que tu aies bien connu le 20è siècle, en particulier sa première moitié, cependant il s’agit d’une guerre bien réelle qu’une frange de la population mondiale a déclaré à une autre frange de la population, dont une partie certaine n’est pas consciente, mais qui fait de vraies victimes, je te l’assure. Je ne comprends pas vraiment comment tu peux imaginer empêcher une guerre. Par quel moyen déjà, en croisant les flux ? Etrangement, cela me fait penser à Ghostbusters, enfin un film que tu n’as pas dû voir, tu étais trop jeune.
M.G

vendredi, janvier 12, 2007

Pour un monde meilleur (10)

Le petit sac discrètement logotypé est à ses pieds, qui lui procure peut-être plus de réconfort que l’idée de partir avec eux. Elle le regarde, le devine. Parfois peine à imaginer que depuis tant d’années, il n’a pas changé. Sobre écriture à la main sur fond blanc. Sobre écriture à la main sur fond blanc d’un horizon lisse et sans aspérités. En France…

Enfin, il reste l’alcool en dernier ressort.
Elle imagine une vie sociale itinérante. Parfois même se projette-t-elle avec délice dans les fantasmes de cette nouvelle vie qu’elle n’a pas choisie.
Boire et mourir. Boire à en oublier de vivre, à en oublier la mort.
S’aventurer dans les états seconds que l’on n’a jamais pu s’offrir et s’y perdre à jamais, jusqu’au moment où la délivrance se fait douce, où les doutes enfin et les douleurs s’évanouissent pour toujours. Mourir en paix.
Mourir dignement de pouvoir croire encore. De n’avoir pas construit sa vie sur des mythes et son avenir sur une poussière à l’incandescence seule visible par l’œil des mauvais.
Mourir d’une vraie vie, ou de ce qu’on avait envisagé comme tel, avant la trahison.
Mais il est impossible à ceux qui ont un devoir de mourir ainsi.

Malgré le sentiment de dilution qui l’habite, au point que dans ses veines circule comme une douloureuse froideur, elle comprend qu’il faut continuer, expliquer, convaincre. Non, convaincre n’est pas nécessaire, seule s’impose l’obligation de ne pas exhiber ses doutes. Alors ils se laissent entraîner. Alors elle leur vend un projet. Une suite. Une fin possible même. Savoir où l’on pourra laisser son corps à la liberté des vivants. Ou bien se détacher…

Comment tout cela a-t-il pu arriver ?


- Enfin, ce que j’essaie de vous expliquer c’est que, enfin disons que je sentais bien qu’avant il y avait comme un grain de sable dans les rouages. Mais j’avais fini par prendre notre société pour argent comptant, j’avais fini par croire que c’était possible. Comme j’avais cru au « plus jamais ça ». en grandissant, j’avais réussi à lutter contre mes peurs, et donc à croire au fond qu’elles avaient plus été motivées par, comment dire, ma folie pour faire simple que par une réalité humaine. La pulsion de mort dont parlent les philosophes, et qui franchement à moi m’échappe complètement par ailleurs, je n’y croyais pas vraiment. Je n’y crois toujours pas au fond.
J’ai toujours été extrêmement consciente des dangers de la vie, peut-être n’était-ce au fond qu’une conscience de notre finitude, j’étais habitée par cela pourtant je n’y ai jamais rien compris par ailleurs.
Mais le onze septembre, une chose s’est produite. Une vraie chose. C’est ce qu’on a cru en tout cas. Il y a eu un événement. Comme un film, sur un fond de ciel bleu impeccable, deux tours à la plastique irréprochable se sont effondrées devant nos yeux apeurés et subjugués. Je me souviens très bien de tout. J’étais devant la télévision, je regardais une connerie américaine au ciel bleu de toujours justement, et l’image a été brutalement remplacée par un autre ciel, tout aussi bleu, sur lequel se dessinaient deux tours dont une était ornée d’un anneau de feu. Mon premier réflexe a été de me dire : je veux connaître la fin de mon téléfilm. L’image du World Trade Center attaqué ainsi, je veux dire ces tours dans lesquelles j’étais montée, ne m’a pas plus choquée que ça. Mon cortex a pris cela comme une image à laquelle il était habitué. Une chose qui, soit parce que j’ai toujours eu peur de tout cela, parce que, même enfant, j’ai compris que ce qui arrivait aux autres pouvait m’arriver, soit parce j’avais vu trop d’images depuis, réelles ou non, n’était pas du domaine de l’incroyable, pas au début en tout cas. Et je voulais connaître la fin de l’histoire d’adultère qui m’avait accrochée à l’écran jusque là.
Et puis…
Et puis j’ai réalisé.
Et puis on a tous réalisé. Je crois qu’on a été bien secoués, moi y compris. Il y a eu une sorte de consensus, qui très vite s’est disloqué tout de même.

- oui, enfin tu as raison, ça n’a pas vraiment duré. On nous a montré les images de liesse de la rue arabe comme on dit. Intervient F. Puis on a entendu chez nous des alters, on ne disait pas comme ça à l’époque d’ailleurs, comment les appelait-on ? je ne me souviens plus enfin des gauchos en tous genres qui, d’abord timidement, puis de manière plus affirmée ont osé avancer l’idée que les Américains étaient coupables, et donc responsables du sort de ces pauvres… .

- Oui c’est exactement cela. Au fond, on a cru à un réveil d’une partie de l’occident, et pas du tout au fond, ça a été comme le début d’une fracture, mais pas celle qu’on pensait. Le choc a vite été ravalé. L’immonde est retourné dans la masse pour faire partie du lot commun des évènements et non évènements comme les appelait Baudrillard, que je lisais à l’époque. Et c’est l’immonde idéologique qui a pris sa place. La France et l’Europe sont retournées à un aveuglement qui faisait penser à d’autres. Enfin bref. Le problème est qu’il y a ce qui se passe d’un côté et surtout la façon dont les gens reçoivent les choses.

Ils écoutent. Il semble qu’elle a su capter leur attention et un peu de leur sincérité.
Continue.

- J’aurais à une époque donné n’importe quoi pour ne pas avoir l’impression d’être en terre ennemie. J’en arrive à penser qu’aujourd’hui, à force de propagande…, à force de, d’humanité peut-être, on niera bientôt officiellement la Shoah, et l’Histoire n’existera plus. Il y aura une Histoire officielle, et finalement on pourra tout contester, ou douter de tout. On y sera contraints même. Par son pouvoir d’effacement, d’illusion irréversible Internet y aura contribué. Internet c’est l’avènement de la gentillesse, c’est le lieu et le moment où l’on croit qu’il est possible de s’aimer. De partager, de niquer le système en quelques sortes.

M.G

mardi, janvier 09, 2007

Pour un monde meilleur (9)

« …tolérance et impuissance sont synonymes. »
Cioran, Histoire et utopie.


Il est des éternités plus difficiles que d’autres à conquérir.

C’est à Miami que les choses se nouent.Jadis lieu du kitch angélique transposé, grâce à un mythique feuilleton, ici la vie reprend, de l’autre côté de l’Atlantique, là où les gens ont oublié d’être intelligents. Là où les gens ont décidé de vous rire au nez
Regarder l’azur enchanteur d’une mer qui plus que tout au monde nous rassemble car c’est là que ça a commencé. Dans ce lieu à l’ultime beauté.
C’est les années 90.
C’est un été.
Trois jeunes se retrouvent sur la plage. Ils découvrent un lieu au pouvoir de séduction inattendu. Ils découvrent un lieu qui regroupe tous les fantasmes dont ils ont pu se nourrir jusque là.
Ils arrivent de nuit dans une voiture de location beaucoup trop grande et sont immédiatement happés par l’arrogance magnifique des néons qui partout semblent former l’espace et lui donner un sens.
Art déco, c’est ainsi que le quartier se nomme, le style aussi, paraît-il.
Ils viennent à peine d’atterrir en cette terre sauvage et déroutante que déjà ils pénètrent la presqu’île par le sud, par cette avenue qui est un monde.

Hors de l’habitacle c’est une chaleur de l’autre monde, qui vous inspire au sens propre du terme. Ici, ce ne sont pas les hommes qui respirent l’étouffante humidité, ici c’est l’étouffante humidité qui respire les hommes.
L’impression de coller au temps, soudain enfin d’avoir découvert un lieu qui existe vraiment, au moment où ils y sont. Entourés de peu de véhicules, ils continuent l’envoûtante incorporation de Collins Avenue à leur être, seule avenue possible, seul instant possible. Et les néons, rose, bleus, parme clignotent partout autour. Regarder cela et s’en souvenir toute sa vie. Des lumières qui n’éclairent pas. Des lumières qui explosent et génèrent de l’imposante humanité. De la volonté humaine de dire : regardez. Regardez et n’oubliez pas.
N’oubliez jamais.
La stupéfiante beauté.
Pénètrent dans Collins.
Pénètrent et les néons partout l’envisagent, la découvrent dans l’humidité dont ils se coupent à chaque fois qu’il faut parcourir d’un sens à l’autre le décor magnifique que le sort a placé sur leur chemin.
Dans la chambre aux deux grands lits les garçons roulent un pétard. Son cœur se serre, le moment est arrivé bien vite. Bien vite elle a été trahie. Bien vite l’espoir se transforme en cauchemar, mais ici c’est autre chose, pourquoi ne pas libérer les inhibitions, laisser fuir.

Lâcher enfin.

Qu’a-t-elle a y perdre ?


Ici c’est l’Amérique. Ici c’est l’Autre Monde. Ici l’écran ne se traverse pas, il est partout, il t’a fait fondre et tu es gélatine.
Tu trempes.

M.G

vendredi, janvier 05, 2007

Pour un monde meilleur (8)

La nuit est d’encre pâle, transparente et douce de ses odeurs subtiles qui nous transpercent jusqu’à des mémoires enfouies.
Pour un peu, on se sentirait heureux, dans cette atmosphère étrangement calme et apaisante. Comme si.
On est en période de fêtes
L’absence est partout.

Lumières clignotent seules dans le vide du sommeil des braves. Les braves cons.
Myriam enfonce les écouteurs de son Ipod dans ses oreilles, mais ne se résout pas encore à appuyer sur play. La douleur intervient sur le réel. Les sens sont interrompus. Elle a mal en son bas ventre qu’elle sait souillé à jamais, qui ne pourra recevoir aucune semence. Parce qu’elle en est indigne. Elle est indigne de tout.
Aucun vertige, aucune animalité, aucun espoir de n’avoir pas tout foiré ne lui sera plus jamais permis.
Pourtant elle ne peut s’empêcher de sentir cette nuit d’opale. D’y trouver un quelconque réconfort, d’oublier pour quelques secondes la peur qu’elle ressent à chaque fois qu’elle se retrouve ainsi seule dans les rues, la nuit. Une femme. Une proie.

Paris est évidemment moins hostile que la banlieue, enfin surtout la nuit. Mais une femme aura toujours le privilège d’être une faible créature en regard de l’agressivité naturellement masculine.

Elle marche et cela commence, sous l’effet du petit cachet, et par quelque sortilège humain : la brûlure laisse place à la jouissance dégueulasse. Son sexe irradie dans tout son corps et son cerveau. Elle marche et stimule la blessure, avance et s’emplit de désirs plus sales encore. Son corps n’est qu’une pierre frottée contre le sol à en saigner.
Revoit les images, un homme à la belle allure pourtant. Elle pourrait presque imaginer avoir du désir pour lui.
Marche encore.
Elle est fatiguée. Bientôt rejoindra la petite et froide couche, dans la mort de la nuit d’opale qui laissera la place à un jour terne et impossible, qu’elle n’aura d’autre choix de fuir, dans le sommeil, dans les substances, dans le dégoût.

M.G

mercredi, décembre 27, 2006

maigres fêtes















hard to tell or recognise a sign
to see me through a warning sign

first the thunder satisfied,
if the past it will not lie
then the storm torn asunder
the future you and I get blown away
in the storm in a lifetime
and as the rain it falls begin again,
as the storm breaks through heavy in my heart
believe the light in you
so the light shines in you without color,
faded and worn torn asunder in the storm

unless the sound has faded from your soul
unless it disappears

first the thunder selfish storm
then the storm hold on the inside
torn asunder one life in the storm
in a lifetime in a lifetime

lundi, décembre 11, 2006

Pour un monde meilleur (7)

Le débat s’enlise, enferme ceux qui cherchent une issue.
Elle sent bien qu’elle est à deux doigts de perdre le contrôle, de se lâcher : de se révéler.
Les échanges par mail avaient cet avantage au moins de donner le sentiment de pouvoir être parfaitement honnête, enfin si l’on oublie le décalage qu’impose l’écrit.
En tout cas dans ces échanges, elle pouvait choisir de dire ou de taire certains aspects, certaines vérités, et parfois certains mensonges aussi. Après quelques années, elle avait appris à se maîtriser. Elle s’était imposé quelques règles simples, comme ne jamais répondre tout de suite à un mail. Ne pas laisser l’affectif réagir, surtout dans un médium qui utilise l’écrit.
Alors, malgré la peur d’être localisée, elle avait réussi à apprécier la liberté de l’anonymat ou simplement de la non présence.
En live, c’est différent. Il faut se confronter au visage, à l’autre et à soi, dans ce qu’il nous reste de plus humain : la possibilité de se trahir. Rougir, déraper, lâcher une information que l’on s’est juré de taire.
Sans doute est-ce le plus douloureux. L’impossibilité de la confiance. Après avoir perdu ses amis un par un car la haine ancrée dans leur histoire était plus forte que l’affection pourtant réelle qu’ils avaient su jadis lui porter, elle se retrouvait au milieu de personnes dont elle partageait à priori les idées sans pour autant être sûre de leur bienveillance, et pire encore de leur réelle implication dans tout cela.
Il s’agissait de survie. Au sens le plus strict du terme. Il n’y avait pas de retour possible. Pour vivre il fallait désormais pouvoir exister. Justement parce que l’on avait cru avoir dépassé l’horreur, l’avait-on faite impossible. Elle était encore partout présente, mais il y avait comme une erreur dans l’équation. A l’ère de la technologie, du partage licite ou illicite des données. A l’heure où l’on avait consommé la mort des croyances et idéologies, on avait cru un instant pouvoir se penser égaux. Alors quel était ce destin stupide et commandité par la stupidité ?
Comment se pouvait-il que l’on soit disqualifié d’avance pour ce que l’on était ?
Survivre, exister, cela signifiait croire en ce non retour.
Alors qu’au fond d’elle, et de la plupart de ceux qui sont réunis autour de cette table en mélaminé, le retour est inéluctable.
Chacun le voit pour lui, ou pour l’autre, selon que ça l’arrange. Mais s’ils sont réunis ici, s’ils ont décidé un temps de quitter leur confort éternel, c’est sans doute parce qu’ils étouffent de ne plus pouvoir vivre.

Mais sont-ils tous de vrais « viveurs » ?
Comment être sûr qu’il n’y a pas des entrants, des sous-marins venus espionner cette simple entreprise de survie ? comment se confier tout à fait à ceux que l’on ne connaît pas vraiment, à qui l’on a simplement posé quelques questions par mail pour être sûr que l’on est dans le même camp ?
Comment également continuer à les avoir près de soi, ne pas les décourager. Encore il faut se modérer. Toujours se contenir. Souffrir en silence de l’étrange situation de ceux qui ont traversé l’écran. Car il serait pire que tout de se savoir vraiment seule. A cela elle ne veut pas se résoudre, elle ne veut pas croire qu’ils puissent n’être qu’une poignée. Alors elle retient ses mots, elle surveille les regards et les réactions en espérant secrètement qu’ils vont répondre de la manière dont elle aimerait qu’ils le fassent. Elle les observe et prononce intérieurement les mots à leur place. Elle attend de savoir, elle écoute les paroles versées inutilement dans l’espace ouaté, avec la douleur contenue de celle qui résorbe sa lucidité pour quémander un peu de tendresse. Non au fond, c’est l’inverse. Elle est tellement lucide qu’elle sait qu’il faut tout maîtriser pour ne pas se voir confronté à la réalité.
Pour ne pas mourir de douleur.

M.G