vendredi, février 16, 2007
Pour un monde meilleur (15)
L’heure est grave, assurément, il n’est sans doute pas là pour parler à une pauvre vieille adolescente en mal de sensations, et pourtant il lui semble qu’il la transperce d’un regard qui est toute autre chose que la simple volonté de la voir se rallier à leur cause.
Mais quelle est cette cause ?
- Alors vous voyez ça comment ? lui demande-t-elle pour rompre ce qui pourrait bien passer pour une gêne indépassable, empourprée d’une honte coupable. Au fond d’elle, la certitude de n’être pas là pour les bonnes raisons. Pas là pour sauver l’humanité ou au moins sa partie la plus exposée qui est de toute façon condamnée. Non juste là pour savourer ce peu de temps d’une toute fin de jeunesse agonisante. Encore un peu de fraîcheur ou au moins de féminité qui la font se trouver en face d’un jeune homme au regard étincelant qui ne peut pas n’être allumé que par de bons et grands sentiments. S’il la regarde ainsi au fond d’elle-même, s’il enfonce cette persistance vers elle, c’est qu’il n’y a pas que l’esprit, mais que la chair est et sera toujours présente.
Elle n’en peut douter. Elle ne veut pas en douter…
La fixant droit dans les yeux, il s’allume une cigarette, alors qu’elle a refusé celle qu’il lui proposait. Va-t-il enfin se décider à parler ou simplement continuer ainsi ? car s’il continue ainsi, il se pourrait bien que dans quelques longues minutes, s’il le propose, elle se retrouve contre toute attente et tous principes, au fond de quelques draps plus ou moins frais, dans les sécrétions que l’humeur venimeuse du moment impose.
- que veux-tu savoir ?
Dieu que ce tutoiement accroche.
- Eh bien je ne sais pas. Disons que…, son sourire a l’air si pur…, comment se fait-il qu’elle soit toujours elle-même avec tant de conviction, qu’elle ne soit jamais parvenue à être une autre, plus forte, moins transparente, moins évidente.
- Oui…
- Non, elle prend sa voix calme, celle de l’aînée qu’elle est censée représenter. D’autant que c’est elle qui l’a attirée à lui en premier, il ne faut pas l’oublier. Je voudrais savoir ce que tu attends de moi…
Il rit. Et sans prononcer un mot s’enfonce dans son siège. La regarde encore.
Soudain elle se souvient de ce visage fatigué, de ce sentiment d’abandon qui la prend chaque matin lorsqu’elle tente de le recomposer, de cette envie de s’en remettre à l’évidence, d’accepter qu’elle est hors jeu, ce que le peu de libido qui l’habite encore laissait entendre finalement. Que peut-il donc percevoir d’elle ? a-t-elle encore le moindre pouvoir sur les hommes, à l’instar de la jeune blonde à la matrice ?
Est-il possible que le fond de l’être existe vraiment ?
M.G
samedi, février 10, 2007
Pour un monde meilleur (14)
- vous allez bien ? lui demande-t-elle, le devançant légèrement.
- On peut peut-être se tutoyer. Qu’en penses-tu ?
Elle n’en pense rien en réalité. Oui, non, qu’importe…
Ce n’est que plus tard. Lorsqu’elle repensera à cette soirée, qu’elle tentera d’interpréter cette prise de position, soit comme une avancée anodine, soit comme une marque d’affection, qui la reconnectera au regard échangé quelques secondes plus tôt. Alors ce petit corps, qu’elle jugeait endormi se réveillera. Alors même pensera-t-elle à des choses insensées, comme des sentiments.
Au fond elle s’est toujours emballée si vite. A peine un homme lui souriait-elle qu’elle pensait déjà au mariage.
Elle est mariée depuis presque vingt ans maintenant. Une collaboration étrange. Une confiance énorme, puis brisée mille fois. Un amour évident, mais entaché par la vie, et par la nécessité de vivre aussi.
Le petit blouson de cuir la recouvre comme une seconde jeunesse. Qui peut vraiment affirmer qu’il a vu passer les années ?
- où en es-tu de ton côté Martha ? n’es-tu toujours pas motivée pour quitter votre projet de fuite et nous rejoindre, nous rejoindre vraiment ?
- je ne suis pas sûre que vous ayez, enfin que tu aies vraiment besoin de moi.
Il la regarde d’un air étrange. Comme s’il la soumettait à une analyse méticuleuse, afin de déterminer si oui ou non, elle était une traîtresse. De toute façon, où qu’elle aille, elle a toujours été une traîtresse. Traîtresse par nature, traîtresse par origine, traîtresse par impiété, traîtresse pour toutes les raisons du monde.
- mais bien sûr que nous avons besoin de toi. Nous avons besoin de toutes les bonnes âmes motivées.
- Oui, mais je ne suis pas seule. Je suis responsable de l’avenir de mes enfants.
Il lui jette un autre regard trouble, mais à ce moment un groupe de quatre ou cinq personnes s’approche de lui pour le féliciter chaleureusement. D’instinct elle se retire, et songe immédiatement à partir, sans rien dire, sans laisser de trace.
Prendre l’avion.
Elle qui l’a craint pendant tant d’années, comme elle aimerait le faire aujourd’hui. Prendre sa famille, quelques affaires, le peu d’argent disponible et disparaître. Effacer toute preuve de la présence de cette famille en ces terres maudites. Plus rien, aucun ancêtre, enfin de son côté à elle bien sûr, car c’est de son côté que les trahisons ont été commises avec le plus de force. Au point que chacun, chaque membre de sa famille un tant soit peu lucide s’étonne chaque jour un peu plus d’être resté en ce pays. Comme si ce qui s’était passé pendant la deuxième guerre mondiale n’avait pas suffi. Comme si tous les signes qui avaient suivi n’avaient pas suffi non plus.
Elle s’éloigne, mais il la rappelle.
- attends, Martha, il s’excuse auprès des intrus, et s’avance vers elle. Ecoute, j’aimerais vraiment qu’on en reparle. Tu as du temps là, maintenant ? Elle regarde sa montre. Il est presque onze heures. Elle hésite et finalement accepte.
M.G
vendredi, février 02, 2007
Pour un monde meilleur (13)
C’est un peu la même idée que cette légende que l’on donne à croire aux écoliers. Après leurs devoirs, s’ils cachent le livre sous leur oreiller, ils finiront pas connaître immanquablement leur leçon. Le savoir rentrera en eux. Nul ne prétend que cela marchera si l’enfant n’a pas étudié auparavant, cela serait du reste parfaitement immoral. Mais ensuite, pour apaiser craintes et angoisses, ils inventent cette fable à laquelle ils croient un peu eux-mêmes sans doute. L’enfant est récompensé, mais aussi, on lui permet d’avancer, en luttant contre cet indicible doute qui plane comme une tâche sombre sur chaque créature dont les pas foulent le sol instable. Combattre les craintes et se soulager soi-même. S’il est possible d’ignorer l’incommensurable effort qu’est à parcourir par ceux que l’on met sur la terre, alors c’est un peu de temps gagné.
Ils n’ont pas vu.
La plupart en tout cas, mais bien sûr ils croient savoir car le livre de la platitude les accompagne depuis si longtemps.
De toute évidence, pour vivre, il faut un peu de cette insouciance coupable, et un peu de cette magie à laquelle on ne croit pas vraiment, mais un petit peu seulement. Juste assez au fond pour continuer, parce que ne pas savoir, ne jamais savoir de quoi est faite la seconde suivante, est l’unique et l’évidente raison de toute croyance. Lutter ainsi contre la peur indicible de ce trou béant qu’est demain.
Aujourd’hui, plus que jamais peut-être, plus qu’hier en tout cas, le trou béant est bien au bord de nos pieds inquiets, de nos existences mornes de n’avoir plus rien à quoi les confronter en cette terre étroite et traîtresse qui nous a nourris de ses mensonges et boniments.
Enfin la nation renaît, elle renaît de ce que l’on sent qu’on la quitte, qu’on la quitte alors que décidément il nous est demandé de nous accrocher à ses terres jadis chantantes, aujourd’hui muettes, habitées d’un passé qui exsude la mauvaise conscience déplacée, mélange histoire et mythes, alors qu’une seule et rationnelle horreur est à vraiment inscrire sur son tableau d’honneur. Elle n’en est pas l’auteur direct, mais peut se flatter de l’avoir largement aidée de son zèle empressé. De même que par la suite, elle aura continué à nourrir la haine de certains contre ces autres, avançant chaque jour un peu plus coupable sous ses airs de mijaurée habile, continuant par sa malhonnêteté à semer plus de cadavres que de raison. Et le pire donc c’est qu’aujourd’hui, nous nous sentons obligés de nous raccrocher à cette mère nation. Nous comprenons, faibles victimes éternelles que cette terre aura été la nôtre pendant le peu de temps qui reste, et nous voulons l’aimer. Alors que nous pensions que nous lui étions indifférents. Patriotisme ou nationalisme étaient de toute évidence de vilains mots. Voilà qu’aujourd’hui nous les découvrons nobles, en même temps que nous nous découvrons floués, humiliés, abandonnés. »
L’homme est jeune. Une trentaine d’années sans doute, guère plus. Grand. Un visage familier, mais décidément, elle a toujours eu l’impression de connaître la plupart des gens qu’elle croisait. Peut-être dans d’autres vies…
Elle l’écoute et se retrouve partagée entre l’admiration, comment est-il possible de parler ainsi, et l’appréhension, de se faire à nouveau manipuler. Récupérer.
Lui-même ne semble pas toujours convaincu…
« Vivre et mourir en sachant qu’on ne nous aime pas. En se sachant objet d’une éternelle détestation, condamnés à une éternelle incompréhension, sans l’ébauche même d’une lumière lavant de l’obscurité l’impensable, l’indicible monstruosité, qui de la même façon qu’elle a été possible un jour, le sera à nouveau, car rien ne semble plus évident.
Comment continuer à ignorer qu’il n’est rien de plus sensé que ce retour des choses, cette pénétration nouvelle de l’infâme dans un monde endormi, car malgré l’ampleur de l’évènement, rien n’a jamais tendu à prouver qu’il se soit agi d’un accident.
Et c’est cela que nous n’avons pas su voir, précisément. Parce que nous avons accepté de nous laisser bercer par l’idéalisme béat de ces années d’après guerre, où le monde se remet d’une émotion certes grande, en se félicitant de l’empêcher toujours à partir de maintenant, alors qu’il n’avait rien fait pour l’empêcher une première fois. Comme si les humains d’après avaient été par quelque miracle, celui de l’après justement, différents… cette idée est à peu près aussi stupide que ce qui nous entoure et nous réunit ici. »
M.G
mercredi, janvier 24, 2007
Pour un monde meilleur (12)
La jeune femme ne semble même pas s’offusquer de la dureté des propos que Martha regrette déjà. Au contraire, elle semble toute disposée à dévoiler son plan, ici et maintenant pour empêcher la guerre en croisant les flux, ce qui en d’autres temps et dans d’autres fictions aurait été mal…
Les mâles sont évidemment en mode special aware consciousness, prêts à écouter et à croire n’importe quelle billevesée du moment qu’elle proviendra de cette délicate bouche d’enfant mal grandie.
Les années passant, Martha a pourtant appris à prendre sur elle, et surtout à vendre sa came en se vendant elle-même. Il faut donc garder l’avantage tout en permettant à la jeune femme de s’exprimer, puis la contrer intelligemment mais sans retour possible.
- Tes propos sont pour le moins surprenants mais, nous, enfin, quel est ton nom ?
- Je m’appelle Eva répond la jeune blonde dans un sourire.
- Eh bien Eva, nous t’écoutons. Quelle est donc cette chose exceptionnelle ? Je me suis un peu moquée de toi, mais cela m’intéresse, et intéresse tout un chacun ici d’entendre ce que tu as à nous dire.
- C’est extrêmement simple en fait.
A ce moment Martha se sent piégée, par ce physique troublant et exceptionnel d’abstraction. Un visage qui serait comme une essentialité de visage. Des cheveux, une peau, et des yeux peut-être, une aura, un halo qu’une voix assez grave viennent contredire. Grave et basse, comme si la légèreté venait de s’envoler. D’où vient-elle ?
Comment se fait-il que ses parents l’aient laissée venir jusqu’ici. Cette fille n’a pas de parents, c’est évident. Et toujours cette sensation de déjà vu, de reconnaître celle qui maintenant, grâce à sa blondeur insipide et irréelle va s’immiscer dans la petite histoire à écrire, dans le destin fragile à briser d’un grand coup de lâcheté.
Ses mains blanches, très fines, prêtes à exprimer, et à décimer, à ruiner en un quart de phrases des années de projet, d’angoisses, de doutes pour finalement aboutir dans cette salle pourrie aux allures de décor de mauvaise série française —même pas en réalité, aux allures de local de merde, comme elle en a si souvent rencontré, dans sa longue carrière de penseur d’espace, sans réellement parvenir à dire si cela avait ou non un caractère tragique.
Il faut pourtant écouter, non il ne faut pas, personne n’a plus le choix, il est impossible maintenant de faire machine arrière. La voix reprend son absurde et essentiel monologue.
- vous l’avez dit, je suis très jeune.
Quelle âge d’ailleurs peut-être avoir, serait-elle une amie de mes enfants ?
- je suis née avec Internet. Enfin j’ai toujours connu Internet, et je sais que ce n’est pas le cas de vous tous. Enfin d’ailleurs mon propos n’est pas là. Je voudrais juste en fait vous faire voir une chose que vous semblez ignorer.
L’attention s’étale, se diffuse, chacun s’interroge, tout en se sentant visé, tout n’est peut-être pas perdu.
- vous parlez, enfin vous et tout le monde, depuis des années je crois, d’une guerre qu’on ne peut pas combattre parce qu’elle est diffuse, qu’elle vise n’importe qui, et puis je ne sais plus quoi. Enfin bref, une guerre pas très fair-play en somme. C’est vrai qu’il n’y a pas vraiment de transparence sur les moyens d’agir, quant aux causes, je n’en parle même pas, de ces gens.
- Sans doute, et donc…
- Oui mais vous ne voyez même pas que c’est évidemment comme le réseau.
- Excuse-nous mais on sait bien que c’est grâce à Internet que nombre de leurs actions sont rendues possibles. Ce ton est inutile et assassin, maîtrise-toi. La lumière devient trop agressive, l’heure tourne, elle devrait partir, rentrer chez elle. Se coucher et oublier…
- Oui, mais je ne vous parle pas de cela. Je ne suis pas en train de vous dire qu’Internet est un moyen. Je vous dis juste qu’Internet est une matrice.
M.G
lundi, janvier 15, 2007
Pour un monde meilleur (11)

- Il y a tout de même une chose incroyable qui s’est produite.
Les regards se tournent vers cette voix à l’accent haut et à l’intonation joyeuse.
Celle d’une jeune femme frêle, qui n’était pas là lors des premiers rendez-vous, et dont le visage n’est pourtant pas inconnu à Martha. Elle doit avoir dans les vingt-cinq trente ans. Les mots chancèlent un peu, mais son regard s’affirme. De grands yeux bleus qui lui rappellent aussi quelqu’un d’autre.
Je suis plusieurs et en même temps je suis moi, la vraie.
Quelle est donc cette chose incroyable ?
La jeune femme, celle qu’elle croit connaître, celle qui lui évoque vaguement quelqu’un d’autre, celle dont la voix même semble connue d’elle s’engage. Elle s’installe. Tous les hommes la regardent, et le peu de femmes présentes, de moins en moins nombreuses, l’attendent.
- je ne sais pas. Elle sourit. Enfin, on a réussi à croiser les flux. On a réussi à tout rendre possible. Beaucoup de choses sont finalement facilitées, peut-être qu’ainsi, on…elle prend sa respiration, enfin on empêchera la guerre.
De nombreux sourires attendris accueillent les naïves paroles de la jeune ingénue. Pourtant personne n’ose intervenir, un long silence s’installe, emprunt d’un doux apaisement, comme si soudain, par la simplicité de ses mots, elle avait réussi à calmer leurs angoisses pour quelques minutes au moins.
Pourtant sa phrase n’est qu’un concentré d’absurde. Quelle guerre ?
Empêcher quoi ?
Comment ?
Elle continue à sourire, faiblement, pourtant son visage à la blancheur irréelle rayonne presque. La lumière est très crue dans ce sous-sol.
Elle se décide à la contrer, sentant que les hommes sont tous à l’arrêt, mais n’y parvient pas. Serait-elle aussi sous le charme de la blondeur candide ? ou serait-ce autre chose ?
Cette fille lui rappelle vraiment quelqu’un, enfin elle lui rappelle une autre personne et aussi il lui semble la connaître elle. Pourtant elle n’arrive pas du tout à recomposer le souvenir. Elle ne sait pas d’où lui vient cette impression de la connaître sans la reconnaître. Va-t-elle prendre le pas, l’empêcher d’aller dans une voie qui n’est de toute façon pas la bonne, puisqu’il faut avancer, organiser ce qui n’est encore qu’un minuscule début de projet, mais pourrait bien à l’évidence prendre forme. Elle entreprend donc de réagir. Se laisse pourtant encore un peu absorber par ce physique troublant.
- excuse-moi mais de quelle guerre veux-tu parler ?
Le jeune femme sourit, toujours aussi imperturbable.
- Eh bien la guerre, enfin celle qui va bientôt arriver…
Les hommes ont évidemment perdu leur cerveau, à supposer qu’ils en aient eu un jour. Martha commence à perdre le contrôle.
- tu es au courant que la guerre a commencé depuis un certain temps. Il ne s’agit évidemment pas d’une guerre comme celles que nous avons connues au 20è siècle — mais je ne crois pas que tu aies bien connu le 20è siècle, en particulier sa première moitié, cependant il s’agit d’une guerre bien réelle qu’une frange de la population mondiale a déclaré à une autre frange de la population, dont une partie certaine n’est pas consciente, mais qui fait de vraies victimes, je te l’assure. Je ne comprends pas vraiment comment tu peux imaginer empêcher une guerre. Par quel moyen déjà, en croisant les flux ? Etrangement, cela me fait penser à Ghostbusters, enfin un film que tu n’as pas dû voir, tu étais trop jeune.
M.G
vendredi, janvier 12, 2007
Pour un monde meilleur (10)
Enfin, il reste l’alcool en dernier ressort.
Elle imagine une vie sociale itinérante. Parfois même se projette-t-elle avec délice dans les fantasmes de cette nouvelle vie qu’elle n’a pas choisie.
Boire et mourir. Boire à en oublier de vivre, à en oublier la mort.
S’aventurer dans les états seconds que l’on n’a jamais pu s’offrir et s’y perdre à jamais, jusqu’au moment où la délivrance se fait douce, où les doutes enfin et les douleurs s’évanouissent pour toujours. Mourir en paix.
Mourir dignement de pouvoir croire encore. De n’avoir pas construit sa vie sur des mythes et son avenir sur une poussière à l’incandescence seule visible par l’œil des mauvais.
Mourir d’une vraie vie, ou de ce qu’on avait envisagé comme tel, avant la trahison.
Mais il est impossible à ceux qui ont un devoir de mourir ainsi.
Malgré le sentiment de dilution qui l’habite, au point que dans ses veines circule comme une douloureuse froideur, elle comprend qu’il faut continuer, expliquer, convaincre. Non, convaincre n’est pas nécessaire, seule s’impose l’obligation de ne pas exhiber ses doutes. Alors ils se laissent entraîner. Alors elle leur vend un projet. Une suite. Une fin possible même. Savoir où l’on pourra laisser son corps à la liberté des vivants. Ou bien se détacher…
Comment tout cela a-t-il pu arriver ?
- Enfin, ce que j’essaie de vous expliquer c’est que, enfin disons que je sentais bien qu’avant il y avait comme un grain de sable dans les rouages. Mais j’avais fini par prendre notre société pour argent comptant, j’avais fini par croire que c’était possible. Comme j’avais cru au « plus jamais ça ». en grandissant, j’avais réussi à lutter contre mes peurs, et donc à croire au fond qu’elles avaient plus été motivées par, comment dire, ma folie pour faire simple que par une réalité humaine. La pulsion de mort dont parlent les philosophes, et qui franchement à moi m’échappe complètement par ailleurs, je n’y croyais pas vraiment. Je n’y crois toujours pas au fond.
J’ai toujours été extrêmement consciente des dangers de la vie, peut-être n’était-ce au fond qu’une conscience de notre finitude, j’étais habitée par cela pourtant je n’y ai jamais rien compris par ailleurs.
Mais le onze septembre, une chose s’est produite. Une vraie chose. C’est ce qu’on a cru en tout cas. Il y a eu un événement. Comme un film, sur un fond de ciel bleu impeccable, deux tours à la plastique irréprochable se sont effondrées devant nos yeux apeurés et subjugués. Je me souviens très bien de tout. J’étais devant la télévision, je regardais une connerie américaine au ciel bleu de toujours justement, et l’image a été brutalement remplacée par un autre ciel, tout aussi bleu, sur lequel se dessinaient deux tours dont une était ornée d’un anneau de feu. Mon premier réflexe a été de me dire : je veux connaître la fin de mon téléfilm. L’image du World Trade Center attaqué ainsi, je veux dire ces tours dans lesquelles j’étais montée, ne m’a pas plus choquée que ça. Mon cortex a pris cela comme une image à laquelle il était habitué. Une chose qui, soit parce que j’ai toujours eu peur de tout cela, parce que, même enfant, j’ai compris que ce qui arrivait aux autres pouvait m’arriver, soit parce j’avais vu trop d’images depuis, réelles ou non, n’était pas du domaine de l’incroyable, pas au début en tout cas. Et je voulais connaître la fin de l’histoire d’adultère qui m’avait accrochée à l’écran jusque là.
Et puis…
Et puis j’ai réalisé.
Et puis on a tous réalisé. Je crois qu’on a été bien secoués, moi y compris. Il y a eu une sorte de consensus, qui très vite s’est disloqué tout de même.
- oui, enfin tu as raison, ça n’a pas vraiment duré. On nous a montré les images de liesse de la rue arabe comme on dit. Intervient F. Puis on a entendu chez nous des alters, on ne disait pas comme ça à l’époque d’ailleurs, comment les appelait-on ? je ne me souviens plus enfin des gauchos en tous genres qui, d’abord timidement, puis de manière plus affirmée ont osé avancer l’idée que les Américains étaient coupables, et donc responsables du sort de ces pauvres… .
- Oui c’est exactement cela. Au fond, on a cru à un réveil d’une partie de l’occident, et pas du tout au fond, ça a été comme le début d’une fracture, mais pas celle qu’on pensait. Le choc a vite été ravalé. L’immonde est retourné dans la masse pour faire partie du lot commun des évènements et non évènements comme les appelait Baudrillard, que je lisais à l’époque. Et c’est l’immonde idéologique qui a pris sa place. La France et l’Europe sont retournées à un aveuglement qui faisait penser à d’autres. Enfin bref. Le problème est qu’il y a ce qui se passe d’un côté et surtout la façon dont les gens reçoivent les choses.
Ils écoutent. Il semble qu’elle a su capter leur attention et un peu de leur sincérité.
Continue.
- J’aurais à une époque donné n’importe quoi pour ne pas avoir l’impression d’être en terre ennemie. J’en arrive à penser qu’aujourd’hui, à force de propagande…, à force de, d’humanité peut-être, on niera bientôt officiellement la Shoah, et l’Histoire n’existera plus. Il y aura une Histoire officielle, et finalement on pourra tout contester, ou douter de tout. On y sera contraints même. Par son pouvoir d’effacement, d’illusion irréversible Internet y aura contribué. Internet c’est l’avènement de la gentillesse, c’est le lieu et le moment où l’on croit qu’il est possible de s’aimer. De partager, de niquer le système en quelques sortes.
M.G
mardi, janvier 09, 2007
Pour un monde meilleur (9)
« …tolérance et impuissance sont synonymes. »
Cioran, Histoire et utopie.
Il est des éternités plus difficiles que d’autres à conquérir.
C’est à Miami que les choses se nouent.Jadis lieu du kitch angélique transposé, grâce à un mythique feuilleton, ici la vie reprend, de l’autre côté de l’Atlantique, là où les gens ont oublié d’être intelligents. Là où les gens ont décidé de vous rire au nez
Regarder l’azur enchanteur d’une mer qui plus que tout au monde nous rassemble car c’est là que ça a commencé. Dans ce lieu à l’ultime beauté.
C’est les années 90.
C’est un été.
Trois jeunes se retrouvent sur la plage. Ils découvrent un lieu au pouvoir de séduction inattendu. Ils découvrent un lieu qui regroupe tous les fantasmes dont ils ont pu se nourrir jusque là.
Ils arrivent de nuit dans une voiture de location beaucoup trop grande et sont immédiatement happés par l’arrogance magnifique des néons qui partout semblent former l’espace et lui donner un sens.
Art déco, c’est ainsi que le quartier se nomme, le style aussi, paraît-il.
Ils viennent à peine d’atterrir en cette terre sauvage et déroutante que déjà ils pénètrent la presqu’île par le sud, par cette avenue qui est un monde.
Hors de l’habitacle c’est une chaleur de l’autre monde, qui vous inspire au sens propre du terme. Ici, ce ne sont pas les hommes qui respirent l’étouffante humidité, ici c’est l’étouffante humidité qui respire les hommes.
L’impression de coller au temps, soudain enfin d’avoir découvert un lieu qui existe vraiment, au moment où ils y sont. Entourés de peu de véhicules, ils continuent l’envoûtante incorporation de Collins Avenue à leur être, seule avenue possible, seul instant possible. Et les néons, rose, bleus, parme clignotent partout autour. Regarder cela et s’en souvenir toute sa vie. Des lumières qui n’éclairent pas. Des lumières qui explosent et génèrent de l’imposante humanité. De la volonté humaine de dire : regardez. Regardez et n’oubliez pas.
N’oubliez jamais.
La stupéfiante beauté.
Pénètrent dans Collins.
Pénètrent et les néons partout l’envisagent, la découvrent dans l’humidité dont ils se coupent à chaque fois qu’il faut parcourir d’un sens à l’autre le décor magnifique que le sort a placé sur leur chemin.
Dans la chambre aux deux grands lits les garçons roulent un pétard. Son cœur se serre, le moment est arrivé bien vite. Bien vite elle a été trahie. Bien vite l’espoir se transforme en cauchemar, mais ici c’est autre chose, pourquoi ne pas libérer les inhibitions, laisser fuir.
Lâcher enfin.
Qu’a-t-elle a y perdre ?
Ici c’est l’Amérique. Ici c’est l’Autre Monde. Ici l’écran ne se traverse pas, il est partout, il t’a fait fondre et tu es gélatine.
Tu trempes.
M.G
vendredi, janvier 05, 2007
Pour un monde meilleur (8)
Pour un peu, on se sentirait heureux, dans cette atmosphère étrangement calme et apaisante. Comme si.
On est en période de fêtes
L’absence est partout.
Lumières clignotent seules dans le vide du sommeil des braves. Les braves cons.
Myriam enfonce les écouteurs de son Ipod dans ses oreilles, mais ne se résout pas encore à appuyer sur play. La douleur intervient sur le réel. Les sens sont interrompus. Elle a mal en son bas ventre qu’elle sait souillé à jamais, qui ne pourra recevoir aucune semence. Parce qu’elle en est indigne. Elle est indigne de tout.
Aucun vertige, aucune animalité, aucun espoir de n’avoir pas tout foiré ne lui sera plus jamais permis.
Pourtant elle ne peut s’empêcher de sentir cette nuit d’opale. D’y trouver un quelconque réconfort, d’oublier pour quelques secondes la peur qu’elle ressent à chaque fois qu’elle se retrouve ainsi seule dans les rues, la nuit. Une femme. Une proie.
Paris est évidemment moins hostile que la banlieue, enfin surtout la nuit. Mais une femme aura toujours le privilège d’être une faible créature en regard de l’agressivité naturellement masculine.
Elle marche et cela commence, sous l’effet du petit cachet, et par quelque sortilège humain : la brûlure laisse place à la jouissance dégueulasse. Son sexe irradie dans tout son corps et son cerveau. Elle marche et stimule la blessure, avance et s’emplit de désirs plus sales encore. Son corps n’est qu’une pierre frottée contre le sol à en saigner.
Revoit les images, un homme à la belle allure pourtant. Elle pourrait presque imaginer avoir du désir pour lui.
Marche encore.
Elle est fatiguée. Bientôt rejoindra la petite et froide couche, dans la mort de la nuit d’opale qui laissera la place à un jour terne et impossible, qu’elle n’aura d’autre choix de fuir, dans le sommeil, dans les substances, dans le dégoût.
M.G
mercredi, décembre 27, 2006
maigres fêtes

hard to tell or recognise a sign
to see me through a warning sign
first the thunder satisfied,
if the past it will not lie
then the storm torn asunder
the future you and I get blown away
in the storm in a lifetime
and as the rain it falls begin again,
as the storm breaks through heavy in my heart
believe the light in you
so the light shines in you without color,
faded and worn torn asunder in the storm
unless the sound has faded from your soul
unless it disappears
first the thunder selfish storm
then the storm hold on the inside
torn asunder one life in the storm
in a lifetime in a lifetime
lundi, décembre 11, 2006
Pour un monde meilleur (7)
Elle sent bien qu’elle est à deux doigts de perdre le contrôle, de se lâcher : de se révéler.
Les échanges par mail avaient cet avantage au moins de donner le sentiment de pouvoir être parfaitement honnête, enfin si l’on oublie le décalage qu’impose l’écrit.
En tout cas dans ces échanges, elle pouvait choisir de dire ou de taire certains aspects, certaines vérités, et parfois certains mensonges aussi. Après quelques années, elle avait appris à se maîtriser. Elle s’était imposé quelques règles simples, comme ne jamais répondre tout de suite à un mail. Ne pas laisser l’affectif réagir, surtout dans un médium qui utilise l’écrit.
Alors, malgré la peur d’être localisée, elle avait réussi à apprécier la liberté de l’anonymat ou simplement de la non présence.
En live, c’est différent. Il faut se confronter au visage, à l’autre et à soi, dans ce qu’il nous reste de plus humain : la possibilité de se trahir. Rougir, déraper, lâcher une information que l’on s’est juré de taire.
Sans doute est-ce le plus douloureux. L’impossibilité de la confiance. Après avoir perdu ses amis un par un car la haine ancrée dans leur histoire était plus forte que l’affection pourtant réelle qu’ils avaient su jadis lui porter, elle se retrouvait au milieu de personnes dont elle partageait à priori les idées sans pour autant être sûre de leur bienveillance, et pire encore de leur réelle implication dans tout cela.
Il s’agissait de survie. Au sens le plus strict du terme. Il n’y avait pas de retour possible. Pour vivre il fallait désormais pouvoir exister. Justement parce que l’on avait cru avoir dépassé l’horreur, l’avait-on faite impossible. Elle était encore partout présente, mais il y avait comme une erreur dans l’équation. A l’ère de la technologie, du partage licite ou illicite des données. A l’heure où l’on avait consommé la mort des croyances et idéologies, on avait cru un instant pouvoir se penser égaux. Alors quel était ce destin stupide et commandité par la stupidité ?
Comment se pouvait-il que l’on soit disqualifié d’avance pour ce que l’on était ?
Survivre, exister, cela signifiait croire en ce non retour.
Alors qu’au fond d’elle, et de la plupart de ceux qui sont réunis autour de cette table en mélaminé, le retour est inéluctable.
Chacun le voit pour lui, ou pour l’autre, selon que ça l’arrange. Mais s’ils sont réunis ici, s’ils ont décidé un temps de quitter leur confort éternel, c’est sans doute parce qu’ils étouffent de ne plus pouvoir vivre.
Mais sont-ils tous de vrais « viveurs » ?
Comment être sûr qu’il n’y a pas des entrants, des sous-marins venus espionner cette simple entreprise de survie ? comment se confier tout à fait à ceux que l’on ne connaît pas vraiment, à qui l’on a simplement posé quelques questions par mail pour être sûr que l’on est dans le même camp ?
Comment également continuer à les avoir près de soi, ne pas les décourager. Encore il faut se modérer. Toujours se contenir. Souffrir en silence de l’étrange situation de ceux qui ont traversé l’écran. Car il serait pire que tout de se savoir vraiment seule. A cela elle ne veut pas se résoudre, elle ne veut pas croire qu’ils puissent n’être qu’une poignée. Alors elle retient ses mots, elle surveille les regards et les réactions en espérant secrètement qu’ils vont répondre de la manière dont elle aimerait qu’ils le fassent. Elle les observe et prononce intérieurement les mots à leur place. Elle attend de savoir, elle écoute les paroles versées inutilement dans l’espace ouaté, avec la douleur contenue de celle qui résorbe sa lucidité pour quémander un peu de tendresse. Non au fond, c’est l’inverse. Elle est tellement lucide qu’elle sait qu’il faut tout maîtriser pour ne pas se voir confronté à la réalité.
Pour ne pas mourir de douleur.
M.G
lundi, décembre 04, 2006
Pour un monde meilleur (6)
Moi, je n’ai pas été surprise le onze septembre. Enfin pas tant que ça. Moi ce qui m’a plutôt surprise c’est que ça n’arrive pas tous les jours ce genre de chose. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu avec la crainte, et en particulier la crainte des attentats. Sans doute était-ce une crainte irraisonnée. La Peur.
La peur de tout. Aussi bien de prendre le train, que l’avion, que de se retrouver dans un édifice religieux que dans un grand magasin. Ce genre de peur quoi. Un espèce de sentiment exacerbé du danger de la vie. Ça remonte à l’enfance sans doute. Je percevais les faits divers comme possibles. Je les prenais en moi, et ils m’empêchaient un peu de vivre. Un peu seulement, sinon je serais devenue folle sans doute.
En tout cas tout cela me semblait faire partie de la vie, alors que j’avais bien conscience que les autres ne réagissaient pas comme moi pour autant.
Elle regarde autour d’elle. La lumière blafarde de la salle. Ce côté suspendu dans le temps, de ces locaux qui ont toujours su se passer d’architecte. Quelle importance après tout ?
Elle est tentée de laisser son regard passer de l’un à l’autre à ce moment, les observer, les sonder pour tenter de savoir ce qu’ils pensent vraiment. Mais non, elle ne veut pas perdre la parole, et ne doit pas se laisser distraire par le doute. Il suffit de ne pas trop lâcher, voilà tout.
- Enfin, je pourrais même dire que j’ai ressenti, non pas une satisfaction, mais comme l’envie de leur dire, vous voyez ? Mais je savais que c’était peine perdue. Je savais qu’au fond, ils préféraient largement être virtuellement épargnés du fait d’une politique lâche, consensuelle, et digne des plus pourris dirigeants de la planète. A peine s’étaient-ils mis à craindre un peu pour leur vie lorsqu’ils prenaient l’avion. Mais cela faisait partie du jeu peut-être. Je n’en sais rien. Enfin bref, le fait est que comme à Madrid, et encore plus ici, dans ce pays à l’âme vaguement collabo, on a remis la faute sur le « nouveau ». Un dirigeant qui dit les choses, ça dérange. Surtout à l’ère du confort. Et là encore, je n’en suis pas sûre. Je dis cela, car c’était mon métier à moi de donner du confort, de ce confort anesthésiant pour tous, enfin pour des privilégiés c’est sûr, mais pas seulement. Le confort c’était notre credo, à un tel point que j’ai fini par me sentir coupable. Enfin je m’égare.
C’était donc la faute du petit, si les attentats à nouveau touchaient la France. Comme si des attentats on en avait pas déjà dans nos banlieues et tous les jours. Il suffisait ensuite d’attendre le mot d’ordre la permission, mais tout était déjà organisé. S’il y a bien une chose que je peux reconnaître à ces incultes arriérés, c’est qu’ils ont réussi à percer toutes nos failles, et sont parvenus à se faire aider de tous nos idiots utiles. Et ça, c’est leur grande force.
Donc ça a recommencé dans le beau pays des droits de l’homme. Et en plus, on a commencé à voir la limite de notre système de charges sociales, du travail au noir, de petits patrons débordés gagnant le smic mais rêvant malgré tout d’avoir leur part du gâteau du confort, nos constructions ont commencé à présenter des malfaçons graves. Cela faisait quelques temps déjà, que je me disais qu’un jour, ça nous tomberait sur la gueule. Quand je voyais ce qui se passait sur les chantiers.
Enfin voilà, le paysage a commencé à ressembler à la réalité, telle que moi je la voyais vraiment. Les immeubles éventrés, les rues jonchées de gravas, les véhicules calcinés qu’on laisse des jours durant exposés à la vue des média étrangers, je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi. C’était pas Beyrouth, encore que Beyrouth n’a jamais vraiment ressemblé à ce qu’on nous en montrait d’ici.
Non, c’était la France un pays déjà vieux, déjà un peu sale, et qui commençais à croupir sous ses débris.
M.G
lundi, novembre 20, 2006
Pour un monde meilleur (5)

Au fond, quand-est-ce que ça a commencé ?
C’est une question qu’elle s’est posée à maintes reprises. Il y a bien sûr eu l’épisode avec ce comique. Daniel n’est-ce pas… à moins qu’il ne s’agisse d’une autre fiction. Non c’était un autre, sans doute.
Elle s’est alors retrouvée sur des forums, d’une chaîne publique comme on disait alors. Les réactions étaient d’une violence inouïe, combien d’appels au meurtre y a-t-elle lu ?
Mais ce n’était pas le début, peut-être un révélateur, un peu plus dérangeant que les autres. Au fond il ne s’agissait que d’une continuité, peut-être même que cela avait commencé avant sa naissance, sans doute d’ailleurs. Mais lorsque le côté obscur se dévoile d’une manière de plus en plus évidente, il devient difficile de vivre, car chaque horreur passée prend alors un peu de réalité, et vient habiter la chair de ceux qui sont touchés. L’impeccable tableau du spectacle d’une vie, se retrouve fissuré de part en part. il faut ensuite s’accrocher fermement pour penser à nouveau, comme on l’avait fait jusque là, que l’horreur est passée, que l’horreur est un gage contre l’horreur, alors qu’elle en est devenu le prétexte.
Quand avons-nous lâché bon sang de bon sang. Et si ce n’était pas nous ?
C’est un peu difficile de s’accrocher aux choses désormais. Les tissus, les coupes, tout ressemble à avant, mais elle a un peu perdu l’habitude. Elle a fini par se fournir exclusivement sur Internet. Pour des raisons de commodités mais aussi parce qu’elle ne voulait plus prendre les transports en commun, et que la voiture, c’était aussi devenu impensable.
C’était avant le Test bien sûr, la période de non consommation, cette espèce de connerie à laquelle elle avait cru souscrire à un moment. Et depuis, elle achetait très peu, dans des circuits particuliers.
Elle est un peu désemparée. Non pas qu’elle sente précisément le vide entre ce moment et celui qui pourrait l’avoir précédé en ce même lieu, non, car franchement, on pourrait se croire au même endroit au même moment. Non. Encore une fois, c’est la rupture qui l’assaille, et l’empêche d’avancer. Le moment où les rêves ont échoué, où finalement on comprend que ce que l’on a voulu, non seulement n’est pas possible, mais n’est pas bon. Alors elle se laisse aller un peu, la gorge nouée. Regarde autour d’elle, autour de ces trahisons multiples. Pense à la mini-bombe dans son sac, qu’elle pourrait à tout moment activer.
Finalement les larmes ont le goût amer de la poésie avortée.
Soudain elle imagine…
J’imagine que nous avancions tous masqués, dans la rue, dans les boutiques, partout, enrubannés de noir, tels des Belphégor télescopés dans notre réalité post contemporaine. Ne serait-ce pas torride au fond.
Cela ressemblerait un peu à une version street d’Eyes Wide Shut. Ne serions-nous en effet pas nus sous ces voiles aussi inquiétants que troublants. Ainsi la partouze pourrait commencer. Tous inconnus aux yeux des autres, nous chercherions des coins dérobés afin d’accomplir notre tâche salace. Ce serait la débauche en bas de chez soi, partout, des gens ignorant tout les uns des autres forniqueraient sans relâche, pour la simple raison de n’être pas reconnus d’autrui.
Les enfants peut-être seraient épargnés, de cette envoûtante et répugnante danse de séduction pornographique.
Mais au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une perversion plus basse que basse qui fait craindre l’autre, et n’a confiance que dans notre bestialité. Celles qui avaient peur des hommes jusque dans l’Hôpital (enfin c’étaient eux qui en avaient peur, leur impuissance leur saute à la gorge) n’avouaient-elles pas ainsi, que chez elles (chez Eux), il était impossible de se contenir, qu’une femme dénudée n’était rien d’autre qu’une proie.
Calme-toi Martha. Les prix n’ont pas bougé. Pense que ces pièces de tissus, sont les reliques de ta vie. De ton existence, et qu’il te faut t’y accrocher. Même si la trahison a bien eu lieu. Tu dois acheter les vêtements de ta jeunesse, et les emporter avec toi.
M.G
lundi, novembre 13, 2006
Pour un monde meilleur (4)
Rien n’a changé. Au premier regard, elle retrouve les sensations de cette jeune femme qu’elle est encore par certains côtés. Au fond on ne change pas, on se résigne sans doute un peu. On renonce à croire, et pire encore on renonce à convaincre, mais sans doute demeure-t-on l’adolescent qu’on a été, peut-être même l’enfant.
Les bâtiments sont les mêmes, certains ont changé, certaines enseignes se sont implantées, d’autres ont disparu du boulevard. Mais globalement, on est sur la même planète, on pourrait s’y croire en tout cas.
De petites âmes flottent dans l’air, partout, elle seule les perçoit. Elle ne peut les dire.
Elle a fini par comprendre qu’elle fait partie de cette caste des intouchables qu’on ne croira jamais plus, plus ici en tout cas. Elle pense non sans une certaine ironie à Sarah Connor. Mais ce sont finalement les images de cette jeunesse qui la submergent. Le Saint-Germain des Prés, elle se souvient d’y avoir vu Le Mépris, elle se souvient aussi du rouge à lèvres qu’elle portait ce jour là. Elle avait ensuite rejoint les Beaux-Arts et le cirque de ces jeunes gens animés par on ne sait quoi…
Le temps n’est pas long, le temps est court. Pour que l’on puisse se souvenir plus de vingt ans après d’un stupide apparat. Myriam encore, une vocation de modeuse.
Une vocation d’architecte, un emballement à couper le souffle, y croire, s’en nourrir, ne désirer que cela. Orienter sa vie en fonction de sa passion, puis découvrir que l’on est dans un pays mort, sans passion justement. Un pays dont les motivations sont gavées d’idéologies passées et défroquées qui plus est. Plus nauséabondes qu’il est permis de le croire, et pourtant. L’injustice n’est pas humaine, elle est française. Elle l’a été et le sera encore. Bon, il est temps d’arrêter de ressasser. Cela ne rajeunit pas justement. Evacuer les souvenirs, joyeux malgré toute leur incongruité de moments d’un espoir vain. Elle n’a pas été malheureuse depuis, au contraire. Simplement se demande-t-elle à quoi ça sert. Pourquoi un tel ratage. Pourquoi la France échoue-t-elle toujours à être ce qu’elle croit pouvoir être ? qu’est-ce qui fait le terreau d’un pays, qui le pousse à toujours revenir sur ses erreurs passées, y a-t-il un Destin National ?
De toute façon, personne ne voit rien, à part Sarah Connor, comment de cinéphile qu’elle a été, peut-on devenir Sarah Connor?
En quittant la gauche sans doute.
D’abord ce magasin qui portait un nom japonais et ne vendait que des pièces de créateur. Elle avance, les souvenirs sont trop forts. Combattent en elle.
D’accord pense-t-elle.
C’est vrai, ce quartier, cette école, tout cela n’est pas anodin, une partie de ma vie a commencé ici. Vous voulez quoi ? une sorte de reconnaissance, c’est ça ?
Ok, je vous la donne, je vous donne cette reconnaissance de ma vie. De ce futur que vous avez orienté, tenté de pervertir comme vous avez pu, mais qui m’a donné du bonheur, sans doute. Mais ce n’est pas la fin. Non
Il y en aura encore. Je brave le danger de vos bombes, de vos attaques pour vous dire merde, pour vous signaler que vous ne pouvez pas gagner à chaque fois.
Notre intelligence vaincra contre vos stupides.
Ces bouffées qui me reviennent m’indiquent simplement que je peux quitter ces terres, j’emporterai avec moi quelques bons moments, de quoi me souvenir encore. Que j’ai eu la chance de vivre ma jeunesse à une époque de relative prospérité, de paix, de modernité.
« Bonjour ».
Finalement elle entre chez Agnès B.
On ne trahit pas aussi facilement ses anciennes amours.
M.G
mardi, novembre 07, 2006
Pour un monde meilleur (3)
Elle est une jeune étudiante timide et fauchée, qui pénètre à reculons dans ces lieux qui inspirent la crainte d’être rejetée. De grandes vendeuses blondes habillées de manière étrange l’accueillent, qui semblent dire « petite tu n’es pas à ta place ». Eventuellement à l’heure des soldes osait-t-elle s’y aventurer, avec cette autre, une certaine Myriam, dont elle n’a jamais réussi à percer le mystère des revenus. Par quel miracle, puisqu’elle n’était vraisemblablement pas nantie (n’avait-elle dû pas travailler comme guide au Louvre, payée au smic) parvenait-elle à garnir de manière aussi récurrente une garde robe riche en pièces de « créateurs » au prix indécent. Plusieurs hypothèses s’offraient à elle, soit elle recevait une rente d’une vieille tante sans descendance, soit, et cette version possédait l’avantage d’éclairer vaguement le comportement trouble de la jeune femme, celle-ci échangeait ses charmes contre quelques pièces rares et chères. En gros Myriam était une pute d’un nouveau genre.
Grande, blonde et effacée, elle affichait une discrétion qui la faisait presque disparaître aux yeux des autres, sauf à ceux à qui la mode parlait. Alors remarquait-on ce visage harmonieux, au teint diaphane, et ce corps un peu fort, magnifiquement dissimulé dans cette élégance presque trop parfaite de retenue. Car la jeune femme ne possédait aucune forme de vulgarité autre que celle connue de quelque oreille aussi indiscrète qu’informée : elle s’alcoolisait à outrance à chaque soirée d’étudiants, et finissait ensuite dans le lit d’un quelconque connard qu’elle espérait sans doute conquérir ainsi, alors qu’il l’ignorerait sans superbe le lendemain, ou les jours suivants.
Ensuite, elle traînerait son incompréhension, et sa grande dépression dans les couloirs immondes de cette école d’architecture dont l’indigence des locaux ne pouvaient que produire de futurs professionnels incompétents. Alors elle chercherait la compagnie de cette autre solitaire, qui elle aussi cherchait l’amour, à moins qu’elle ne l’aie trouvé, c’est une autre histoire. Et cette autre, jamais n’oserait lui dire que son comportement n’était pas digne de ce physique exceptionnel, de cette intelligence évidente empêchée par cette gravité inepte. D’autant qu’elle n’était pas sûre au fond, qu’il soit interdit de s’éclater ainsi, de coucher avec qui bon vous semble, de perdre son humanité à se traîner dans les humidités de sécrétions accidentellement versées sur le sol déjà souillé de quelque bar, de quelque salle en sous-sol, de quelque lieu glauque que les jeunes aiment à fréquenter sans crainte. L’époque était plus sereine, à peine avaient-il eu quelques raisons de s’inquiéter au moment de la première guerre du Golfe, mais cela n’avait pas duré. Ils pouvaient s’éclater dans un monde sans « principe de précaution ». Déverser ce trop plein d’eux-mêmes vers qui voulait l’entendre, se vomir jusqu’à n’avoir plus que la peau à retourner. Vivre cette jeunesse désenchantée dans les excès qui leur étaient permis. N’exagérons rien tout de même. Le Sida, le chômage, la fin des grandes idéologies avaient atteint ce que jeunesse avait pu. Espérer dans l’innocence.
Myriam s’éclatait dans ce désespoir qu’elle représentait si bien, se noyait dedans jusqu’à disparaître, jusqu’à laisser ces jeunes animaux humilier ce corps qu’ils ne faisaient sans doute pas jouir, mais qui jamais ne parviendrait à cette conclusion évidente : ils se servent de moi. Je ne suis qu’un inutile trophée. Je ne suis qu’un meuble dans ce lieu sans âme, résidu d’une autre époque que seul le deuxième cycle des écoles de France aura réussi à maintenir en vie. Ce vieux trotskisme décadent, incapacitant, inutile et malfaisant, dont l’hypocrisie dépassait toute raison.
La logique ne trouvait aucune place là où l’imbécillité avait assis son règne.
Dans le lieu où le temps n’a pas cours, une île en ce beau pays de France où le reste est effacé, comme par magie, rien ne compte, sinon ce spectacle qui ne se soucie que de lui-même.
Myriam savait, mais était trop faible pour lutter. La noirceur des années à venir l’avait déjà recouverte elle, par avance.
M.G
jeudi, novembre 02, 2006
Pour un monde meilleur (2)
Et elle voulait continuer, comme ses parents, obtenir, gagner, accumuler. Et cela non plus n’avait pas été facile, car la France déjà était un pays entravé. Travailler et faire travailler, était même devenu impossible ou tellement pénible que l’on finissait par se dire que tout faisait partie d’une entreprise volontaire de sape qui n’aurait d’autre but que de précipiter le pays à sa perte, et d’en finir enfin.
La belle âme gauchiste avait continué à attacher ses boulets un peu partout au point qu’aujourd’hui, en ces heures critiques où l’on cherchait la liberté partout où elle pouvait se trouver on finissait par se demander si pensée de gauche avait un jour été positive. Finalement, penser à l’autre, n’était-ce pas ne pas lui vouloir de mal, point ?
Je ne vous hais point, démerdez-vous.
Elle avait eu de l’ambition, elle avait travaillé dur, pour ses études et aussi pour gagner un peu d’argent. Elle avait cru qu’avec talent et surtout volonté on pouvait espérer sortir du lot des ratés par avance que l’on envoyait à la fac ou à l’école pour les occuper tout au plus, en leur faisant perdre leur temps en réalité, dans ces cours dispensés par des médiocres qui eux-mêmes compensaient leur échec en fournissant quelques heures plus ou moins grassement rémunérées à ce qui osait se prétendre une école.
Zoo était plus juste.
Il restait peu de temps avant le départ. Alors elle jouirait encore. Quelques jours à peine, irait-elle arpenter les rues de la capitale, sachant que c’était peut-être pure folie. Mais elle devait le faire. Encore un peu se rendre dans ces boutiques qui avaient envahi son imaginaire depuis l’époque où elle étudiait aux Beaux-Arts jusque très récemment. Elle braverait le danger encore un peu, elle résisterait pour acheter encore quelques vêtements, une part de rêve pour partir digne, élégante — se plaire. Finalement la consommation de masse n’était-elle pas une démocratisation de ce à quoi seules les élites pouvaient jadis prétendre.
Le droit de se croire supérieur aux autres ou en tout cas de se rêver tel, de vouloir se vêtir de manière aristocratique afin d’échapper à un prosaïsme déprimant, plus encore en ces heures sombres.
M.G
jeudi, octobre 26, 2006
Welcome
Ce blog se veut un lieu du décalage, de la discrétion, mais il ne vous sera pas interdit de réagir de la manière la plus concrète qui soit, en commentant par exemple l’actualité ou en suggérant à nos auteurs ou intervenants de suivre telle ou telle voie.
Ce blog a un but qui vous sera révélé au fil de son évolution, à moins qu’il ne s’agisse d’un leurre de la fiction.
Nul ne le sait encore.
Les réactions seront cependant contrôlées. On appellera cela censure si l’on veut. Il s’agit plutôt de comprendre que les réactions participent au fil de la fiction, certaines seront d’ailleurs publiées en page si nécessaire, elles doivent donc s’adapter à la ligne générale du blog, sans pour autant être forcément en parfaite adéquation avec tout.
Mais, nous n’avons pas l’illusion de convaincre nos ennemis et leurs idiots utiles, alors pour ne pas perdre de temps, nous évacuerons les déchets, parfois nous contenterons-nous si c’est nécessaire d’en extraire le jus et de vous le communiquer, en page ou par mail.
A suivre donc.
lundi, octobre 16, 2006
Il s’agissait de ne pas mourir, pour pouvoir jouir encore.Jouir plus que d’ordinaire car la mort était proche, son odeur enveloppante s’insinuait dans chaque parcelle de liberté qu’ils avaient abandonnée.
Ce besoin devenait physique, comme la peur de manquer, de ne plus jamais sentir, sentir avec ce peu d’humain qu’il nous restait.
Sans doute avions-nous cru que c’était mal. Par notre éducation d’un autre âge se transmettaient des frustrations ou des blocages, sans doute, mais cela n’avait pas d’importance, peut-être était-ce cela la morale, nous en avions eu besoin.
Mais aujourd’hui que c’étaient eux qui voulaient nous l’interdire, il nous fallait en prendre le droit, et le devoir. Notre devoir d’adultes dans un monde habité par des enfants, de tailles diverses sous l’emprise d’une seule parole aux nombreux visages.
Il fallait aussi en finir avec l’optimisme de nos petits soldats zélés. Non rien ne changerait. Tout était en train de pourrir sur place. Et si elle avait cru un jour vouloir ou pouvoir mourir pour une cause, ce jour était passé, d’autres envies lui étaient venues depuis. D’autres nécessités. Comme celle de les laisser découvrir par eux-mêmes, ce qu’ils avaient sans le savoir appelé de leur vœux. Il restait une crainte toutefois, l’Histoire repassait non seulement les plats, mais elle avait cette nouvelle manie, elle voulait effacer les précédents. En effaçant l’Histoire ou en la soustrayant au jugement, on ôtait à tous ses spectateurs, puis à leurs descendants toute lucidité, à moins qu’il n’existât une lucidité immanente, chez certains qui seraient comme des guides, sortes de Néo, dans la Matrice faite monde. Rien n’était moins sûr.
Pour l’heure, on préparait sagement leur aveuglement futur, noyé dans ce confort qu’ils pensaient éternel et indestructible. C’était cela le totalitarisme.
M. G.